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En mai 2013 commençait le mouvement protestataire du parc Gezi à Istanbul, en Turquie. Emine Gozde Sevim, photographe née à Istanbul et vivant à New-York, débute alors son projet « Homeland Delirium ». Un travail toujours en cours aujourd’hui.



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Dans le quartier de Fikirtepe, Istanbul, Turquie. 2015 – © Tolga Adanali


« L’objectif final de ce travail serait qu’il puisse avoir une portée d’archive historique. » – Emine Gozde Sevim


C’est une série de photos documentaires au style impressionniste captant à la première personne les émotions, les transformations identitaires et l’actualité instable qui secouent la Turquie de l’intérieur depuis trois ans que nous livre Emine Gozde Sevim avec « Homeland Delirium ». À travers ses images, on découvre par touches un pays au souffle saccadé dont les multiples respirations ne se coordonnent pas toujours.

J’ai interviewé Emine par mail pour savoir où en était son projet aujourd’hui. Elle m’a partagé ses incertitudes et certaines des dernières photographies de la série.



OAI13 : Salut Emine. Est-ce que tu peux nous raconter comment et pourquoi tu as commencé ton projet photo « Delirium Homeland » et d’où vient ce nom ?

Emine : Oui bien sûr. Au tout début, ce projet était une réponse à ce que j’ai pu ressentir lors de divers voyages en Afrique du Nord et au Moyen-Orient, mais qui ont atteint leur paroxysme lors des manifestations de Gezi, en Turquie, en 2013. J’ai alors appelé ce projet « Homeland Delirium », car il prenait racine dans mon pays de naissance.

Ce que signifie « Homeland » (« terre natale », « patrie ») est évident ; « Delirium » (« en délire »), moins. En fait, cela fait référence à l’inconnu, à cette « actualité » qui change au quotidien en Turquie et qui est tellement aléatoire qu’elle peut être ressentie comme quelque chose de délirant.



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Sans titre, de la série Homeland Delirium. Des policiers chargent les manifestants. Istanbul. 2013 – © Emine Gozde Sevim


Bien que ce travail soit réalisé en Turquie et qu’il ait un rapport avec mon récit personnel et à la relation que j’entretiens avec mon pays, mes choix esthétiques sont portés par l’idée que le discours photographique est un langage universel. Et je le pense tout particulièrement quand, comme moi, on se situe dans le domaine du documentaire.



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Sans titre, de la série Homeland Delirium. Écrans fendus. Istanbul. 2014 – © Emine Gozde Sevim


« À l’heure actuelle, la réalité de la situation, mes sentiments à son égard, et ma relation avec la « patrie », ont radicalement changé. J’essaie de voir si ce changement doit être intégré dans ce travail ou s’il correspond à son point final. » – Emine Gozde Sevim


Ton travail est en cours. Où en es-tu en ce moment ?

Je ne fixe jamais une date de fin à mon travail. L’objectif final de celui-ci serait qu’il puisse avoir une portée d’archive historique. Actuellement, je suis en train d’éditer ma série pour voir où je vais et où tout cela mènera.



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Sans titre, de la série Homeland Delirium. Un homme évanoui dans la rue. Istanbul. 2014 – © Emine Gozde Sevim


Et puis il y a aussi le fait qu’ à l’heure actuelle, la réalité de la situation, mes sentiments à son égard, et ma relation avec la « patrie », ont radicalement changé. J’essaie de voir si ce changement doit être intégré dans ce travail ou s’il correspond à son point final. Bref, je suis dans une phase de réconciliation créative (réconciliation avec moi-même en relation avec le monde extérieur) qui fait finalement partie du processus.



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Sans titre, de la série Homeland Delirium. Garçon après une baignade dans le Tigre. 2015 – © Emine Gozde Sevim



Pourrais-tu m’en dire plus sur ton point de vue photographique ?

Je pense que le mot qui définit le mieux ma démarche est celui de « défi ». Je travaille dans le genre du documentaire, mais mes photos sont aussi impressionnistes. Pour autant, je ne photographie que des scènes qui viennent à moi. Jamais je n’arrange, ni n’interfère. C’est la démarche que je trouve la plus sincère et authentique.



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Sans titre, de la série Homeland Delirium. Célébrations après les élections de juin. Diyarbakir. 2015 – © Emine Gozde Sevim


J’essaie de voir si, en tant que photographe, je suis capable d’enregistrer un moment de notre histoire en y retirant les symboles que l’on a pris l’habitude de voir lorsqu’on lit les images. J’aimerais que mon travail soit un peu comme une métaphore universelle sur l’absurdité de notre temps.



Near Mazidagi village in Mardin. As the city develops, farm lands and small villages remain around the city center where many families continue to live and harvest. Villages are a point of origin for large families (known as "asiret" in Turkish). Local politics are very much affected by the path of the asiret culture. There are pre-defined cultural rules in the region and often these large families solve their problems through their own societal structures.
Près du village Mazidagi dans la province de Mardin. Alors que la ville se développe, terres agricoles et petits villages demeurent autour du centre-ville. De nombreuses familles continuent d’y vivre et d’y moissonner. Les villages sont le lieu d’origine des grandes familles (connu sous le nom d’« aşiret » en turc). Les politiques locales sont très affectées par la direction donnée par la culture aşiret. Il y a des règles culturelles pré-définies dans la région et ces grandes familles résolvent souvent leurs problèmes en recourant à leurs propres structures sociétales.
Sans titre, de la série Homeland Delirium. Mazidagi, province de Mardin. 2015 – © Emine Gozde Sevim


« C’est un vrai défi de photographier un pays comme la Turquie. La réalité y change si rapidement ! » – Emine Gozde Sevim



Ton projet porte sur des sujets tels que l’identité de la Turquie et les manifestations à Gezi. Où en est la situation aujourd’hui ?

La situation est aujourd’hui très différente de ce qu’elle était quand mon travail a commencé. Par exemple, les villes du sud-est situées à la frontière syrienne que j’avais documenté il y a quelques mois seulement sont aujourd’hui méconnaissables… Elles ont été assiégées et détruites. Quand j’y étais, il y avait pourtant de l’espoir.

C’est un vrai défi de photographier un pays comme la Turquie. La réalité y change si rapidement ! C’est une des raisons pour laquelle je suis dans la phase d’attente, afin de déterminer comment tout cela va être tissé dans cette histoire.



At the Nusaybin-Syria border south of Mardin. The two countries are only separated by barbwire; and a mine field in between both sides. Bordering several countries, including Iran and Iraq in the East/Southeast, the longest border Turkey has is with Syria (511 miles). With the civil war right across the border, the presence of ISIS in Syria and the superficial make-up of the borders where many has families on both sides (with villages divided arbitrarily at the time of border establishment), it is nearly impossible to hope that Turkey will remain free of the Syrian civil war. Especially with the plans of establishment for the Kurdish, independent regions like Rojava, Afrin and Kobane, Kurds in the region, despite their respective countries, are involved in the struggle, emotionally and sometimes physically as men and women leave home to join the fight against ISIS.
À la frontière turco-syrienne, au niveau de la ville de Nusaybin au sud de la province de Mardin. Les deux pays sont uniquement séparés par des barbelés et un champ de mines. Bordant plusieurs pays, dont l’Iran et l’Irak (dans l’Est / Sud-Est du pays), la Turquie partage avec la Syrie sa plus longue frontière (511 miles). Avec la guerre civile syrienne juste de l’autre côté de la frontière, la présence de l’État Islamique en Syrie et le maquillage superficielle de la frontière (suite à la division arbitraire des villages au moment de son établissement, beaucoup ont pourtant de la famille des deux côtés), il est presque impossible d’espérer que la Turquie ne soit pas affectée par le conflit voisin. Cela est d’autant plus palpable qu’avec les plans d’établissement des régions indépendantes kurdes – Rojava, Afrine et Kobane -, les Kurdes de la région, en dépit de leurs pays respectifs, sont impliqués émotionnellement et parfois physiquement dans la lutte. Des hommes et des femmes kurdes quittent ainsi leur maison pour rejoindre le combat contre l’État Islamique.
Sans titre,de la série Homeland Delirium. Frontière turco-syrienne. 2015 – © Emine Gozde Sevim



Comment envisages-tu l’avenir de ta série ?

Bien qu’elle soit toujours en cours, j’ai déjà réalisé plusieurs expositions d’« Homeland Delirium ». Je travaille aussi à un livre. Mon scénario idéal serait bien sûr de continuer à exposer ce travail et ce sujet. Je pense que c’est important qu’ils aient un discours continu.



Merci Emine, bon courage pour la suite.

Pour aller plus loin :

Emine Gozde Sevim est née à Istanbul en 1985. Elle a reçu en 2015 le prix « Emergency Fund » de la fondation Magnum avec dix autres photographes. Vous pouvez visionner d’autres images de son travail « Homeland Delirium » sur son site, et en en savoir plus sur son avancement dans cet article, « UNBEKNOWN. Impressions in continuation of “Homeland Delirium” », publié par Emine sur Medium.com/vantage le 8 décembre 2015.



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Emine en pleine séance photo. Dans le quartier de Fikirtepe, Istanbul, Turquie. 2015 – © Tolga Adanali