Comment photographier une personnalité politique ?

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Depuis le 13 septembre et ce jusqu’au 27 octobre, à la Filature à Mulhouse, Olivier Roller expose sa série de portraits « Les figures du pouvoir ». Parmi ses sujets, on trouve de nombreuses personnalités politiques : François Hollande, Rachida Dati, Arnaud Montebourg, Marine Le Pen, Jean-Louis Borloo, François Bayrou. Des portraits, des visages vus de près, des traits visibles et marqués, une lumière tranchée, bref, un parti pris clair : celui de tenter de « décrire le pouvoir et l’influence en ce début de XXIe siècle ». Le portrait est un style très répandu, notamment dans la presse politique et généraliste. Dans le cadre de notre semaine sur l’Etat et la politique, il nous a semblé intéressant de s’attarder sur les relations entre l’image et le pouvoir. Comment photographie-t-on un homme politique ? Réponse à travers l’expérience de deux photographes : Antoine Doyen et Alexandre Dupeyron. 



Jérôme Cahuzac, photo Antoine Doyen

PARIS, FRANCE. 30 Juillet, 2012. Jérome Cahuzac, ex-ministre délégué chargé du Budget au ministère de l’économie et des finances, photographié dans son bureau. Photo: Antoine Doyen


Le processus de prise de vue

Antoine Doyen a photographié des hommes politiques français (Jérôme Cahuzac, Christine Lagarde, Jean-Vincent Place…), Alexandre Dupeyron a tiré le portrait d’hommes politiques marocains (Mohamed Cheikh Biadillah, Ahmed Chami Réda, Meziane Belfiq…). Comment établissent-ils le contact avec l’individu photographié ? Quelles méthodes mettent-ils en place pour réussir le portrait ? Comment garder le contrôle avec une personnalité qui connaît extrêmement bien l’image et qui a intérêt de rester dans le contrôle de son image ?
Pour Antoine Doyen, la spontanéité prime : « Je n’ai pas vraiment de protocole pour photographier un homme politique. Je fais presque exclusivement de la commande donc je suis toujours dans une situation où je me rends à un rendez-vous et j’ai un temps défini pour réaliser mon image. Lors de la prise de vue, je me laisse souvent porter par la rencontre et j’essaye de rester dans une démarche assez spontanée. Dans tous les cas, je reste toujours courtois, et ce dans toutes les situations. » Il ajoute : « La plupart des politiques se prêtent au jeu de la prise de vue. On note néanmoins une différence de comportement en fonction du bord politique et de la majorité. Les élus de la majorité sont en général plus détendus et chaleureux que les autres. »


Christine Lagarde en couverture du Observer Magazine, Juillet 2011. Photo : Antoine Doyen



Ancien compagnon de Mohamed Abdelaziz, chirurgien de formation, anciennement wali et ministre de la Santé, Mohamed Cheikh Biadillah est l’actuel numéro 1 du parti du PAM. Il vient d’être porté président de la Chambre des conseillers. Photo : Alexandre Dupeyron



Alexandre Dupeyron, lui, cherche le moment de faiblesse ou de relâchement pour capter ce qu’il appelle « l’instant de vérité ».
« Le problème des hommes politiques, c’est qu’ils sont conscients de leur propre image et sont donc toujours en contrôle. Obtenir une image intéressante est assez difficile. Pour moi, l’objectif est toujours de capturer un moment humain, un moment vrai. Ça ne m’intéresse pas d’être le miroir de ce que les hommes politiques veulent montrer. Souvent, les portraits que j’ai réalisés s’intégraient dans le cadre d’une interview. Dans ce cas, je photographie pendant l’interview, je n’existe plus aux yeux du sujet et j’espère capter un moment de relâchement. »
Est-ce dans ce moment de relâchement que l’œil du photojournaliste s’exprime ?



Meziane Belfiq - premier conseil de sa majesté Mohamed VI

Meziane Belfiq – premier conseil de sa majesté Mohamed VI. Photographie initialement sortie dans le Journal hebdo pour un article polémique sur la main mise de Meziane Belfiq sur le royaume. Photo : Alexandre Dupeyron


La question du point de vue

Pour Alexandre comme pour Antoine, la question de l’angle est évidente : oui, dans un portrait, ils prennent de toute façon parti. Antoine Doyen se fixe d’ailleurs quelques règles afin de pouvoir s’exprimer librement : « Sur un sujet politique, je ne travaille pas avec les journaux dont je ne partage pas les convictions », explique-t-il. Mais le point de vue du titre de presse reste le maillon décisif puisque c’est lui qui choisit l’image. « En tant que photojournaliste, j’ai forcément un angle que je veux défendre et je prends presque toujours parti. Bien sûr, ça dépend beaucoup du journal avec lequel je travaille, puisque c’est lui qui choisit mes images au final », ajoute Alexandre Dupeyron. Mais l’homme politique photographié, lui, a-t-il un droit de regard sur l’image réalisé ? La réponse de nos deux photographes est catégorique : non, mais ce n’est pas faute d’essayer. L’un comme l’autre ne montre les images qu’après publication.



PARIS, FRANCE. 7 novembre, 2011. Le sénateur Jean-Vincent Place dans la salle des conférences au Palais du Luxembourg (Sénat). Photo : Antoine Doyen



Ahmed Chami Réda, ministre du commerce, de l’industrie et des nouvelles technologies du Maroc. Photo : Alexandre Dupeyron


En 2006, dans le cadre de la sortie de son livre PPP, Photographies de personnalités politiques, Raymond Depardon disait  à Libération » La photo [est] essentielle dans l’image des hommes politiques. Devant une photo, les gens peuvent mieux ressentir leur vérité. » Aujourd’hui, cette réalité est toujours vraie et se confirme notamment à travers le développement de la communication multicanal. Quand on aborde la question des relations entre la politique et la photographie, on pense au besoin de subvention de ce secteur en crise, de légiférer une profession en mutation… Mais on oublie souvent d’inverser le rapport et de considérer le rôle que joue le photographe dans l’image du politique.
« Il y a une chose en commun entre le photographe que je suis et ces hommes et femmes politiques, c’est la solitude. Même dans la foule, nous sommes seuls, face à l’autre. Il faut saisir cet éphémère. » Raymond Depardon

Sites internet :
Antoine Doyen : antoinedoyen.net
Alexandre Dupeyron : alexandre-dupeyron.com

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Molly Benn a co-fondé OAI13 en septembre 2013. Elle en a été la rédactrice en chef jusqu'en 2015. Elle est maintenant Community Editor FR pour Instagram. Ses opinions sur OAI13 sont les siennes et pas celles d'Instagram.