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Définir le sujet d’une photo, c’est souvent la comprendre. Comprendre le monde à travers elle. Comprendre le regard qu’elle pose sur l’évènement. La vision du monde qu’elle traduit. Alors, c’est quoi le sujet de la photo ? De quoi ça parle ?

Image de une : Toilet Paper Magazine



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Michel Le Belhomme, Les deux labyrinthes, Galerie Binôme


Mais d’abord, pourquoi faudrait-il comprendre le sujet d’une photo ? Ne serait-ce pas réservé aux spécialistes, à ceux qui analysent l’image ? Ou bien l’exercice peut-il profiter au grand public, voire aux photographes eux-mêmes ? Comprendre le sujet d’une photo, c’est ne pas s’arrêter au premier regard, ne pas bâcler l’affaire, creuser sous la surface, farfouiller dans le moteur. Et donc, comprendre la mécanique secrète de l’image et peut-être, les motivations intimes du photographe.

Au premier abord, l’exercice semble pouvoir se résoudre avec une simple description. A titre d’exemple, considérons une photo de Daido Moriyama (visible actuellement à la Fondation Cartier) :



Daido Moriyama
Daido Moriyama


Un homme vu de dos marche dans la rue. Il porte un pull aux motifs verts zébrés, la tonsure de son crâne a épargné une natte brune. On pourrait compléter la description en évoquant le fragment du vélo à droite, le sac à main d’une passante qui se trouve derrière le crâne tondu et le reflet d’un homme arrivant en sens inverse, sur la gauche. La description devient certes plus complète, mais le sujet s’est peut-être noyé dans les détails. Pour le sujet, il faut revenir à ce qui en est le motif principal : l’homme vu de dos et plus précisément, probablement sa coiffure.

On se retrouve alors avec cette équation fragile :

sujet = motif = surface importante, nette et centrée de l’image

Toute une conception de la photographie. On comprend vite que cette équation ne va fonctionner que pour des photos entretenant un rapport simple et direct avec la réalité, mais pas pour des photos plus complexes.

Considérons une deuxième photo, signée Géraldine Le Lay, et confions-la à l’application d’intelligence artificielle CaptionBot.



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Bon, il y a quand même quelques oublis : la femme vue de dos, la lumière plongeante, le cadrage qui met en évidence les tables vides et donc l’isolement du duo. La couleur verte du mur. Le tout constituant un univers qui fait irrésistiblement penser au peintre Edward Hopper. On pouvait s’y attendre : l’application semble impuissante à capter cette référence qui fait pourtant tout l’intérêt de la photo.

La description purement physique des éléments de l’image risque de passer à côté de ce second degré. Le sujet de la photo pourrait s’exprimer ainsi : la scène de la vie réelle, celle d’un couple dans un café qui semble sortie d’un tableau d’Edward Hopper. La réalité fait écho à la fiction.

Continuons dans un autre registre avec une photo de Lee Friedlander, toujours avec la complicité de CaptionBot :



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Apprécions au passage le « I think » inaugural qui met en avant la subjectivité (!) du logiciel. Ben oui quoi, le logiciel est une personne comme les autres… Une rue vide, donc. Là, ça se gâte sérieusement. Car la description fait l’économie des formes, des ombres et des valeurs de clair et de sombre. Tout ce qu’elle traque, c’est le réel, concret, palpable. Qui peut se mettre en mots-clefs. D’ailleurs, retournons la définition et tapons le mot-clef ainsi obtenu. Voilà ce qui en résulte : presqu’des photos marquées par une perspective centrale.



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On aurait bien du mal à reconnaître là l’intention de Friedlander. Essayons de mettre en mots le sujet de la photo, ce qui a motivé le désir d’image : la ponctuation d’un monde artificiel (rues, maisons, murets) par la diversité des formes naturelles (troncs, arbres et arbustes) ; et ce, à un instant donné, par le jeu de la lumière et des ombres, et à l’intérieur d’un cadre. Une interprétation plus psychologique pourrait même y lire l’envahissement possible de l’artifice par la nature (l’ombre rampante, le conifère en forme de flamme). Une analyse bien difficile pour le logiciel.

C’est que la photographie, par-delà le contact direct avec le réel, est souvent affaire de transposition ou de métaphore. Exemple avec une photo de l’espagnol Chema Madoz dont les productions oscillent entre l’anecdote poétique et la métaphysique. Comment en comprendre le sujet autrement qu’en l’interprétant ? Autrement qu’en étant capable de dire : c’est ça, mais c’est montré comme ceci, afin de suggérer cela.



Chema Madoz
Chema Madoz


Pour traquer le sens de la photo, par-delà le réel qui y figure, il va falloir des intelligences un peu moins artificielles. Et surtout, une capacité à traduire l’image en mots, en idées, en concepts. On essaie encore ? A vous de jouer avec cette image de Delphine Burtin.



Delphine Burtin
Delphine Burtin



Et tout de suite, un indice :


"Je pense que c'est un gros plan de beignet"
« Je pense que c’est un gros plan de beignet »





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Bruno Dubreuil enseigne la photographie au centre Verdier (Paris Xe) depuis 2000. Il se pose beaucoup de questions sur la photographie et y répond dans OAI13.