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Pour la photo, l’artiste s’est couché sur le rivage. Comme les touristes qui s’amusent à prendre la pose d’une statue ou à rejouer l’évènement historique qui s’est déroulé en ce lieu. Sauf que cette fois-ci, c’est la pose d’un jeune enfant noyé dans des conditions politiques tragiques. On connaissait les selfies rigolards à Auschwitz. Aujourd’hui, on pourrait craindre que, à l’exemple du grand artiste, l’histoire immédiate devienne le sujet permanent de dérisoires mises en scène. Est-ce à ça que doit servir l’art ?




Une du India Today Magazine
Capture d’écran du site India Today Magazine


Il y a quelques jours, en vue d’une publication pour le India Today Magazine, l’artiste chinois Ai Weiwei a donc pris la pose du petit Alan Kurdi (dont le nom a été orthographié Aylan par les autorité turques). Et depuis, la sphère médiatique s’est emballée.

On aimerait parfois connaître le contrechamp d’une photographie et entendre les dialogues qui la précèdent et l’accompagnent. Entendre l’artiste suggérer « et si je prenais la pose du petit garçon ? » Et l’entourage de répondre « ah ouais… génial monsieur Weiwei, ça va faire un malheur cette photo ». On voudrait qu’une petite voix se soit élevée pour oser « euh, c’est pas un petit peu too much, monsieur Weiwei ? » Et le grand artiste de hausser les épaules. Il s’est couché, peut-être un peu sali. S’est relevé en s’époussetant, est venu constater le cadrage du photographe. Peut-être ont-ils recommencé une ou deux fois.

Nous n’ignorons pourtant pas que Ai Weiwei est présent sur l’île de Lesbos, côtoie les réfugiés qui débarquent et se tient au plus près de leurs conditions de vie à l’arrivée. Nous n’ignorons pas non plus le passé de dissident d’Ai Weiwei. Mais l’image nous hante : qu’est-ce qui sépare l’art engagé de l’opportunisme ? Comment distinguer l’hommage pudique de la représentation inutile et nauséeuse ? Est-ce que toutes les contributions sont bonnes à prendre pour agir sur les consciences ?

Une problématique qui se situe au centre d’un triangle constitué de l’expérience de la réalité, des médias et de la représentation artistique. Raisonnons.




D’abord, il y a la réalité, celle de ces familles de réfugiés, de l’incertitude extrême dans laquelle est entrée leur existence. Puis une autre réalité, composite, mêlant la leur et celle des habitants qui partagent soudainement leur espace de vie avec eux. Enfin, celle de tous ceux qui entrent en contact, d’une façon ou d’une autre, avec ces personnes réfugiées.

Pour chacun d’entre nous, le rôle des médias est fondamental : ils sont le point d’accès privilégié à l’expérience de cette réalité. Ils ont le pouvoir de raccourcir les distances, de nous montrer les évènements, de nous en rapprocher jusqu’à nous faire éprouver des émotions. En étant conscients que, éprouver des émotions à travers les médias, ce n’est ni souffrir de faim ou de soif, ni ressentir la douleur à l’intérieur de sa chair.

Et puis, il y a l’art. Ici, dans le cas de la photo d’Ai Weiwei, disons une représentation. Pour être précis, disons l’image d’une image. A quoi pourrait-elle bien servir ?

Première réponse : l’art lutte contre l’oubli. Raté, monsieur Weiwei, on se souviendra (peut-être) de la photo de Nilüfer Demir, on oubliera très vite la vôtre.

Deuxième réponse : l’art transcende et nous permet de comprendre autrement la réalité. Après avoir subi les centaines de selfies de l’artiste avec doigt d’honneur au premier plan, on doute un peu du rapport d’Ai Weiwei au transcendantal…

Dernière réponse, ici probablement la bonne : celle qui consiste à utiliser son statut d’artiste pour donner de la visibilité à une cause. Mais alors, l’artiste, soumis à ce régime de la visibilité médiatique encourt le risque de la privilégier au détriment du contenu qu’il veut rendre visible.

Voilà tout le problème avec la photo d’Ai Weiwei : au lieu de conduire le débat sur les questions politiques liées aux réfugiés, elle n’a fait que le réduire à elle-même. Au lieu de débattre de politique, nous débattons de la validité morale de cette image. Au lieu de révéler, elle s’interpose entre nous et la réalité : elle fait écran.

Aylan Kurdi n’était pas une image.



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Une organisation australienne d’aide aux réfugiés, survivants et ex-détenus a fait paraître une charte extrêmement précise et détaillée à l’intention des artistes qui voudraient collaborer avec eux. Sa lecture est éclairante : http://riserefugee.org/10-things-you-need-to-consider-if-you-are-an-artist-not-of-the-refugee-and-asylum-seeker-community-looking-to-work-with-our-community/

Je voudrais remercier personnellement Annakarin Quinto pour m’avoir fait découvrir cette charte et pour nos échanges sur ce sujet.


Pour aller plus loin :

Cet article fait suite à la publication faite par Bruno Dubreuil sur son profil Facebook la semaine dernière. Sentez vous libre de vous joindre au débat :

Forcément quelqu'un allait le faire : la réinterprétation, le remake, la citation, sont tellement à l'oeuvre dans les…

Posté par Bruno Dubreuil sur samedi 6 février 2016

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Bruno Dubreuil enseigne la photographie au centre Verdier (Paris Xe) depuis 2000. Il se pose beaucoup de questions sur la photographie et y répond dans OAI13.