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Il est notre bonbon quotidien, notre petit instant de joie instantané. Pour décrire nos états d’âme, il parle mieux que des mots. Mais il hypnotise comme un cobra fixant sa proie. Et on le partage à la vitesse du Mbit/s : où que tu ailles, quoique tu penses, il y a toujours un .gif animé pour te répondre. Mais comment cette forme, en apparence mineure, a-t-elle su se rendre indispensable ?

Un jour tu te retournes et tu t’aperçois que le petit est devenu grand : car contrairement à ce qu’on pourrait penser, le .gif n’est pas né dans les années 2000, mais en 1987. Et s’il s’est plus largement répandu dans les années 90, ses premières apparitions sont rangées dans le tiroir aux souvenirs :



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On regarde ça avec attendrissement, comme une vieille photo sur laquelle on n’est pas sûr de reconnaître le bébé. Mais aujourd’hui, la natalité a explosé et on est envahi de petits .gif. Et ce format s’impose comme un élément conversationnel.
Par exemple, quand j’ai annoncé à François d’OAI13 que j’écrivais un article sur le .gif, il m’a répondu ça:



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Apparemment il était content. Pour modérer son enthousiasme, j’ai rétorqué que « eh, oh, doucement, pour l’instant c’était plutôt ça » :



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On observera que :

1) je ne sais pas parler que .gif, j’ai encore besoin du soutien des mots
2) le .gif est une mine référentielle : les uns sont Pixar, les autres Big Lebowski. Ainsi le .gif ouvre-t-il la malle aux trésors générationnels. D’ailleurs, une des catégories du site incontournable Giphy s’intitule Decades, pour bien trouver le .gif qui correspond à sa génération.

Mais comment définir le .gif ? Disons que c’est un truc visuel. Et truc, dans sa forme indéfinie, est ici à entendre au sens du truc dans les tours de magie. On ne saurait trop dire à quoi ça tient, mais c’est ce qui fait tout le charme du tour.
Alors, bien sûr, le .gif a partie liée avec la magie, l’illusion et les débuts du cinéma.
Prenons une des premières formes de l’animation, le zootrope, inventé en 1834 :



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Basée sur l’idée de persistance rétinienne, l’invention permet de créer l’illusion du mouvement : ainsi, quand le disque tourne, l’observateur qui regarde à travers les fentes croit voir le cheval courir. Zootrope, phénakistiscope, praxinoscope, autant d’ancêtres du cinéma : avouons que .gif est un peu plus facile à mémoriser.

Il y’a donc dans ce format quelque chose de l’enchantement enfantin, de la fascination éprouvée pour le mouvement perpétuel.



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Quelque chose d’enfantin ? Oui, car à l’origine du .gif, il y a souvent le gag, cette forme quasi-mécanique de l’humour.
Dans les années 60, René Mas atteint la quintessence de l’humour minimaliste avec Pifou (pas glop) : un dessin neutre, une économie de signes et de moyens, une mécanique implacable vers le rire.



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Mais même si le .gif est resté l’enfant du gag, Pifou a un peu changé :



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Survivance du passé, certes, le .gif est aussi une pratique de la modernité. A l’image des pratiques musicales, il relève du sampling et de la boucle (loop).
Il isole de petits morceaux de culture pour mieux les détourner. Un processus très actuel à l’ère de l’algorithme-roi. Et comme un écho du pop-art, il revendique le kitsch et la culture populaire.



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Et puis, le gif nous fascine aussi pour ses qualités hypnotiques. Alors, sa popularité ne peut qu’entrer en résonance avec celle de l’hypnose de spectacle, aujourd’hui représentée par Messmer, star consacrée des shows télévisés.



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Reste la grande question : le .gif est-il de l’art ? Certes, il semble peu impliquant et son format court paraît l’éloigner du grand art. Il se pourrait bien pourtant qu’il agisse à la façon de ces refrains entêtants, parfois un peu bêtes, mais qui sont capables de nous poursuivre longtemps. Et qui, des années après, nous parlent mieux d’une époque que des choses bien plus grandiloquentes.

Une façon de faire un bon check avec Michel-Ange.



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Bruno Dubreuil enseigne la photographie au centre Verdier (Paris Xe) depuis 2000. Il se pose beaucoup de questions sur la photographie et y répond dans OAI13.