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Conçu à la demande du Ministère de la Défense et utilisé par l’AFP, Tungstène est un logiciel de photo-interprétation avancée qui permet de détecter les altérations dans les images numériques. Avant de parler d’image trompeuse, encore faut-il savoir toutefois au moyen de quels critères on la considère comme telle. OAI13 s’est entretenu à ce sujet avec Roger Cozien, docteur en informatique et sciences physiques et créateur du logiciel.



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Le dirigeant nord-coréen Kim Jong-un en présence de militaires haut gradés. Les filtres révèlent que la photographie a fait l’objet d’une post-production importante pour accentuer les symboles du régime et militaires (Photo: KCNA. Filtres: eXo maKina)


« Avant de dire qu’une photographie est falsifiée, quand on utilise Tungstène,
on réfléchit à ce que le photographe a voulu dire. »



► ► ► Cet article fait partie du dossier : Débats croisés sur la modification de l’image de presse

Les photographies de la salle de crise de la Maison Blanche, du cadavre de Ben Laden et de l’armée nord-coréenne : elles ont fait le tour du monde et se sont pourtant avérées être truquées. Pour détecter ces manipulations, le logiciel Tungstène a été développé en 2009 par la société eXo maKina, spécialisée dans les technologies informatiques. Ce programme permet de traquer les contenus altérés dans une image et de mettre à jour l’information mensongère. Conçu à la demande du Ministère de la Défense français, il est aujourd’hui utilisé par l’AFP pour analyser toute photographie suspecte.

Une question se pose toutefois : une image manipulée est-elle toujours mensongère ? Manipuler, est-ce forcément tromper ? Pour y répondre, encore faut-il disposer de critères. Les débats autour de la manipulation de l’image et de son intégrité qu’a suscité l’édition 2015 du World Press Photo ont remis ces questions à l’ordre du jour.

OAI13 a interviewé le directeur général de la société eXo maKina, Roger Cozien, docteur en informatique et sciences physiques et expert judiciaire auprès de la Cour d’appel de Paris. Après nous avoir expliqué comment fonctionnait Tungstène, il nous a fait part de son attachement à la sémiotique, la science du symbole et du signe, et de la nécessité de l’associer à toute analyse informatique réalisée avec le logiciel. Si celui-ci détecte tous les gestes volontaires faits sur une image, les résultats mathématiques obtenus ne peuvent se passer d’une interprétation fondée sur une réflexion sur le sens que l’on donne aux images et à la photographie de presse en général.


Bonjour Roger Cozien. Merci d’avoir accepté cet entretien sur le logiciel Tungstène et sur la retouche d’images dans la presse. Qu’est-ce que Tungstène et pourquoi l’avoir développé ?

De façon préliminaire, il y a quelques éléments que je voudrais mettre au point : au sein de la société eXo maKina, on n’utilise jamais le terme « retouche ». Ce mot, il ne veut rien dire et il veut tout dire. Tout le monde l’utilise et d’ailleurs, quand on utilise Tungstène, ce n’est pas ce que l’on cherche à détecter. Nous on parle d’ « altération », de « manipulation ». Et quand derrière, il y a un désir de tromper, on parle de « falsification » ou d’ « intrusion ». On préfère ces termes pour signifier tout de suite que l’on n’est pas du tout dans le domaine esthétique.

Pour revenir à votre question, c’est le Ministère de la Défense français qui nous a demandé de travailler dessus en 2009 afin d’avoir un outil pour évaluer les photographies que l’on trouve sur Internet et qui y circulent librement. Il s’intéressait à la presse internationale, celle en ligne surtout. Et avec elle aux réseaux sociaux et à tous les types de blogs. Ce sont des vecteurs d’information et de communication qui ne sont pas vérifiés; surtout lorsqu’ils proviennent de zones de guerre où la propagande peut être très forte. C’est dans ces configurations que le Ministère de la Défense a besoin d’un outil de vérification.



Qui utilise Tungstène aujourd’hui ? Vous avez parlé du Ministère de la Défense, mais encore ?

Le Ministère de la Défense français, le Ministère de l’Intérieur français, la justice française, l’Agence France Presse (AFP) et la gendarmerie royale marocaine. Ces organisations ont acheté le logiciel. Mais il m’arrive aussi très fréquemment de faire des analyses à la demande, pour des cas judiciaires surtout. Dans ces situations, c’est moi qui manipule le logiciel.



Comment fonctionne-t-il ?

Il n’y a quasiment pas d’aspect photographique : on est dans le domaine du numérique. On ne traite pas de la photographie, mais des informations d’un point de vue mathématique, physique et informatique. Ce que l’on manipule, c’est un fichier informatique dans lequel se trouve une photographie numérique. S’il fallait résumer, on pourrait dire que ce sont des maths. Le logiciel réalise des calculs grâce à des filtres répartis en plusieurs familles. Chaque famille de filtres donne une indication particulière sur le fichier. Ces filtres cherchent à détecter les anomalies. Ils vous donnent tout ce qui est spécifique, particulier dans le fichier photographique. Et ces particularités, que l’on appelle « singularités », ne sont parfois que des accidents: c’est parce que l’image a été mal ré-enregistrée ou que l’appareil photo avait une particularité par exemple.



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Flotille d’aéroglisseurs nord-coréens. Certaines zones de la photo ont été renforcées, d’autres dupliquées et truquées (Photo: KCNA. Filtres: eXo maKina)


« Le travail de l’opérateur consiste à se demander, lorsqu’il remarque une erreur, si c’est une manipulation de l’image ou simplement un accident. »


Le logiciel, lui, est neutre : il ne sait pas ce qu’est une altération ou une manipulation. Le travail de l’opérateur consiste donc à se demander, lorsqu’il remarque une erreur, si c’est une manipulation de l’image ou simplement un accident. Pour cela, il essaie de la confirmer en vérifiant que plusieurs filtres la voient. C’est ce qu’on appelle la convergence des filtres. En général cela signifie qu’il y a eu une action plus importante et plus profonde que du simple développement.



La presse peut-elle utiliser Tungstène ?

C’est principalement l’AFP qui l’utilise. En tant qu’agence, elle est le réceptacle d’images provenant de plein de sources différentes : leurs propres photographes, d’autres agences dans le monde entier, des photographes indépendants et de plus en plus aussi d’amateurs. Avant de diffuser une image qui, peut-être est fausse, l’AFP veut vérifier son authenticité. Ils ne les vérifient pas toutes : cela dépend des enjeux et/ou s’ils ont un doute. C’est le cas des photos un peu spectaculaires ou de celles qui viennent de pays non-démocratiques.

Il arrive aussi que le reste de la presse – les diffuseurs – nous contacte pour vérifier au cas par cas des images liées à des événements très importants. Le Nouvel Observateur par exemple avait fait appel à nous en 2011 lorsque Ben Laden s’était fait tuer par les militaires américains.



Y a-t-il beaucoup d’images altérées publiées dans la presse ?

Un nombre significatif oui. Avec différents niveaux d’altérations cependant. Sur certaines, la manipulation est très légère.

Se demander si une image est altérée, c’est entrer dans des aspects sémiotiques, et non plus techniques. En sémiotique, on considère qu’il n’y a pas d’image neutre. J’entends beaucoup de gens qui disent que la photographie doit être neutre. Mais ce n’est pas vrai, ça n’a aucun sens ! Toutes les photographies portent un message et sont le reflet d’un point de vue, ne serait-ce que par le cadrage.

Ceci dit, à l’intérieur de ce point de vue, il y en a qui veulent encore renforcer le message. La très célèbre photographie « The Situation Room » de Pete Souza [voir ci-dessous, ndlr], que l’on avait d’ailleurs traitée, en est un bon exemple. Ce cliché avait été diffusée par la Maison Blanche lors de la mort de Ben Laden. On y voit notamment l’ancienne secrétaire d’Etat des Etats-Unis Hillary Clinton et le président des Etats-Unis Barack Obama dans la salle de crise de la Maison Blanche. Il y a un gros travail numérique qui a été fait dessus pour renforcer la présence visuelle d’Hillary Clinton, du président Obama et des signes militaires du général assis au milieu, ainsi que pour noircir des informations. Est-ce qu’on est dans la falsification ? Est-ce qu’on est dans l’esthétique ? Je ne sais pas, mais ce qui est certain c’est que la photographie a été assez sévèrement manipulée.



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« The Situation Room » – Official White House Photo by Pete Souza


« Il faut des règles qui soient applicables et compréhensibles par les photographes, par les agences et par tous les gens qui s’intéressent à l’image en général. Et il faut qu’on ait les outils pour vérifier que ces règles soient appliquées. »


En fait, et vous pourrez chercher, il n’y a aucun guide, aucuns critères qui disent que telle chose est acceptable et telle autre non. Chaque agence, chaque journal a ses propres critères. J’ai un peu suivi les débats autour de la manipulation de l’image et de la mise en scène qu’a suscité le World Press Photo cette année. Le problème du World Press, c’est qu’il applique des règles qui souvent ne sont pas diffusées à l’avance et qui ne sont pas claires. La question, elle est là : quelles sont les règles ? À partir de quand peut-on dire qu’une image est manipulée ou pas ? Ont-ils eu eux-mêmes une discussion de fond sur ce qui était acceptable et ce qui ne l’était pas ? J’ai l’impression que ces gens-là, ceux du World Press, mais aussi les festivals comme celui de photojournalisme « Visa pour l’Image », oublient complètement les aspects sémiotiques et se focalisent exclusivement sur les aspects photographiques. Et donc en général ils écrivent n’importe quoi.

On travaille sur le sujet avec un spécialiste en sémiotique et on envisage de sortir un livre dans quelques temps. On essaie d’expliquer qu’il faut des règles qui soient applicables et compréhensibles par les photographes, par les agences et par tous les gens qui s’intéressent à l’image en général. Et il faut qu’on ait les outils pour vérifier que ces règles soient appliquées sinon ça ne sert strictement à rien.

On fait tous l’erreur de considérer que la photographie doit être un témoignage du réel. Mais c’est faux. La photographie, c’est une façon pour le photographe de s’exprimer. La question n’est pas : « De quoi est-ce que la photographie a voulu témoigner ? », mais « Qu’est-ce que le photographe a voulu dire ? ». Imaginez un photographe, il revient du Népal. Son discours va être très accentué : « J’étais au Népal, c’était terrible, extraordinaire, effroyable ! ». Quelqu’un qui fait une dépêche en utilisant ces termes, on ne va pas lui dire : « Mais Monsieur vous avez dit que c’était effroyable, alors que ce n’était pas effroyable, c’était juste dramatique. ». On n’a jamais cette réflexion. On ne condamne JA-MAIS un journaliste ou un témoin en lui disant qu’il n’a pas du tout utilisé le bon mot. Par contre, un photographe qui dit : « J’ai vu un incendie. Ma photographie n’était pas suffisamment représentative de ce que j’ai vu donc, oui, j’ai noirci la fumée pour donner un effet plus terrible. » Pourquoi est-ce que ce photographe serait plus condamnable et plus mis en cause que quelqu’un qui a utilisé certains mots pour rentre compte d’un évènement ? Est-ce que quand le photographe modifie sa photographie pour nous montrer, à nous qui n’étions pas sur le lieu de la catastrophe, l’ampleur de ce qu’il a vu et qui n’a pas été rendu par sa photo, son acte est répréhensible, condamnable ? Est-ce légitime ?


Justement, si un photographe a vu un événement incroyable et que, par conséquent, il veut retrouver cet effet en modifiant sa photographie, ne met-il pas alors plus en avant son sentiment que l’information en elle-même ?

Le fait de penser que l’information dans une photo est neutre est un leurre, une hérésie sémiotique, ça n’a pas de sens. Aucun. Il n’y a pas de degré zéro de l’interprétation. Et donc il n’y a pas de degré zéro de la photographie. Une photographie, ce n’est qu’un point de vue.

Je ne parle pas là des photos mises en scène et/ou modifiées dans un but de propagande mais de celles réalisées par un photographe professionnel qui a un petit peu de métier et d’éthique. Je trouve que c’est facile de distribuer des bons points et des mauvais points et de jouer les juges quand les règles ne sont pas précises et que les mêmes gens qui jouent les juges n’ont pas eu la réflexion qu’il faut sur ce sujet.

Sinon, on peut dire que le photographe ne sert à rien ! Autant mettre des caméras automatiques hein ! Parce que si le photographe n’a le droit de rien faire, s’il n’a aucun point de vue à exprimer, on peut très bien envoyer des robots, des drones et des caméras de surveillance et ce sera pareil ! Au contraire, si on estime qu’il y a besoin d’un photographe, il faut accepter qu’il exprime son point de vue dans ses photographies. Après il ne doit pas mentir non plus.

Le logiciel, lui, il ne voit pas tout ça. Il sort tout ce qu’il y a à dire sur la photo et après, nous, on prend la décision. Mais avant de dire qu’une photographie est falsifiée, quand on utilise Tungstène, on prend en compte toutes ces considérations, on réfléchit à ce que le photographe a voulu dire.



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Sur cette photo d’un rebelle dans le village syrien de Telata prise le 29 septembre 2013, le photographe a effacé la présence d’une caméra au sol (Photo Narciso Contreras. AP)


« C’est à partir du moment où je détruis de l’information dans le fichier que l’on bascule du développement à l’altération. »


La frontière semble assez difficile à cerner entre ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas. Certains rendus qui sont fait en post-production et qu’on pourrait détecter sur Tungstène peuvent aussi être faits au moment de la prise de vue par exemple.

Imaginez un photographe, il prend sa photo en format RAW. Avec un logiciel de développement, il égalise la balance des blancs, les couleurs et il sature un peu l’image. Bref, des choses très simples. A quel moment passe-t-on alors dans l’altération ?

Nous on a tendance à dire – ce sont nos critères à nous – que s’il fallait mettre une limite, elle consisterait en ceci: c’est à partir du moment où je détruis de l’information par rapport à l’information mathématique présente dans le fichier au moment de la prise de vue que l’on bascule du développement à l’altération. Par exemple quand quelque part dans l’image il y a un câble électrique ou un panneau qui ne me satisfait pas et que hop je l’enlève. Ou quand j’aurais aimé que ce panneau soit plus rouge et que je le rends effectivement ainsi.

Prenez une autre situation. Le photographe développe sa photo, il la réenregistre en format JPEG puis il l’envoie à l’agence. En fonction des besoins éditoriaux elle va ajuster la balance des blancs, les couleurs et les contrastes de manière assez légère et sans modifier l’image. Mais derrière, l’image va être rachetée par un journal, un média, un site web. Le problème, c’est que le photographe qui est le seul témoin de ce qu’il a pris en photo sort très rapidement de la chaîne. Cette chaîne est très longue et à chaque étape, chacun peut intervenir sans l’avis du photographe. Dès qu’il envoie son fichier, celui-ci ne lui appartient plus. Et le dernier site web qui va reprendre sa photographie peut tout à fait modifier la photo, le photographe ne le saura jamais.



Est-ce qu’il y a des limites à l’usage de Tungstène pour détecter la manipulation des images ?

Oui bien sûr. Le logiciel, c’est un outil. Donc comme tous les outils, il a ses limites. C’est pour ça que l’on travaille en permanence dessus. Pour l’instant on est dans la version 6 mais on prépare la version 7. On rajoute des nouveaux filtres au fur et à mesure et on adapte les anciens par rapport aux tendances dans la manipulation que l’on voit sur internet, dans la presse. Il y a quelques années, il y avait le clonage par exemple, c’est-à-dire le fait de dupliquer les objets. Maintenant ça a quasiment disparu.

Notre approche de la vidéo aussi n’est pas satisfaisante. On vient justement de faire une demande de financement au niveau européen pour faire des recherches sur les manipulations de la vidéo.



Merci.