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Quand on pense aux photographies de presse, ce sont avant tout des images de reportages qui nous viennent à l’esprit. Pourtant, un bon nombre de celles-ci sont aussi mises en scène et assumées comme telles. Qu’est-ce qu’une image de presse mise en scène ? Dans quels cas la presse recourt-elle à ce type d’images ? OAI13 a interviewé Emile Loreaux, photographe indépendant publié régulièrement en presse pour ses photographies dans lesquelles il se met lui-même en scène.



Visite de chantier
Emile Loreaux pour Le Monde.fr



► ► ► Cet article fait partie du dossier : Débats croisés sur la modification de l’image de presse

« Les images mises en scène sont des images qui jouent ouvertement avec la réalité.»

Quand Emile Loreaux parle de ses photos, il utilise les termes de « perturbation », d’ « intrusion » dans le réel. Dans ses images, le photographe français se met lui-même en scène et joue avec son environnement : on le voit allongé sur une chaise longue au milieu d’une file d’attente, enserré dans un tuyau au milieu d’un chantier ou encore s’invitant discrètement dans le décor d’une cave à vin. Ces photos, pleines d’auto-dérision, sont non seulement mises en scène mais aussi publiées dans la presse : Le Monde, Libération, La Croix, ou encore Causette, ont déjà compté parmi leurs publications des photos d’Emile.

Du coup, on s’est demandé : dans quels cas la presse publie-t-elle des images mises en scène ? Qu’est-ce que permet d’exprimer la mise en scène que ne permettrait pas une photo de reportage ? Et puis d’ailleurs, de quoi parle-t-on au juste quand on utilise ce terme de « mise en scène » ? Autant de questions auxquelles Emile Loreaux est venu nous apporter ses réponses personnelles.


Bonjour Émile. Vos photographies reposent quasi exclusivement sur de la mise en scène. Qu’est-ce qui vous plait dans cette approche ?

Je suis venu à me mettre en scène pour essayer d’aller un petit peu plus loin dans ce que je voulais faire passer dans une image, dans ce que je voulais dire. Je trouvais que le reportage limitait trop ma manière de traiter un sujet. La mise en scène me permet finalement d’apporter d’avantage de subjectivité et de jouer avec le réel, sans pour autant avoir le sentiment de m’éloigner d’une image qui parle de lui. C’est une manière de me positionner, de me placer, d’essayer de dire quelque chose en mon nom.



Vous avez fait un reportage mise en scène ?

Non. En fait, je m’intéressais à la consommation. J’avais donc fait des images de reportages dans des supermarchés en m’interrogeant sur le fait d’y prendre des photos sans autorisation. Et j’en suis finalement venu à mettre la main dans l’image et à poser l’appareil pour me prendre moi-même en photo. J’ai ainsi gagné en liberté car je pouvais jouer avec le décor et en dire finalement plus et de manière plus évidente sur l’absurdité que je voulais amener sur ce lieu.



La cave de l'hypermarché Leclerc à Levallois-Perret.
Emile Loreaux pour Le Monde


« Progressivement, la mise en scène est devenue une écriture, non seulement dans mes travaux personnels, mais aussi dans les commandes.»


Au début, je n’étais pas du tout dans l’idée d’entrer dans une sorte de systématisme. Mais c’est finalement devenu une manière de m’exprimer, notamment après une commande pour Le Monde 2. Le magazine m’avait envoyé faire un reportage sur un camping écolo. Je suis revenu avec un reportage et six photos mises en scène. J’étais resté dormir la nuit dans le camping et j’avais fait des ombres chinoises sur les tentes. Et ça leur a plu. Progressivement, la mise en scène est devenue une écriture, non seulement dans mes travaux personnels, mais aussi dans les commandes.



Avez-vous régulièrement des commandes ou des demandes d’utilisation de vos images mises en scène par la presse ? Pour quels types de commandes ?

J’ai régulièrement des commandes de presse en ce sens et des publications d’images d’archive, via l’agence Picturetank dans laquelle je suis. On m’appelle pour mettre une idée en images, pour animer des objets ou pour investir un lieu. Il peut s’agir de sujets que j’ai déjà exploré et qui touchent à la consommation ou l’environnement ou de sujets aussi variés que le vin ou les objets connectés.



Emile_Loreaux_Le_Monde
Emile Loreaux pour Le Monde, section Science&Techno – 12 mai 2012


« Mes photos accompagnent plus des sujets de société que de l’actualité, mais quand ça se produit c’est pour apporter un positionnement, un point de vue, un peu d’humour.»


C’est avec le quotidien Le Monde que j’ai construit cette relation avec la presse. Je travaille régulièrement pour le quotidien, la version en ligne Lemonde.fr et le magazine (Le Monde 2, Le Monde Magazine), pour les suppléments surtout. Comme c’est de la presse et non de la communication, on me laisse une grande liberté. On me donne un sujet et on me demande d’en faire un peu ce que je veux. C’est ce que j’aime d’ailleurs, qu’ils acceptent de prendre le risque, même si parfois ils ont des annonceurs en face d’eux.



Ça se passe comment pour une carte blanche: on vous donne un thème, le titre de l’article ?

On me donne un thème. Le Monde me fournit assez souvent une ébauche d’article. J’aime bien y amener un petit peu de « désordre », pousser les limites des sujets. Par exemple, j’avais fait les photos d’un supplément sur le vin pour le magazine et sur l’une d’entre elles je suis en train de goûter des verres avec des pailles. Ce qui n’est pas vraiment dans les codes.



Pourquoi aborder l’actualité sous l’angle de la mise en scène ?

Mes photos accompagnent plus des sujets de société que de l’actualité, mais quand ça se produit c’est pour apporter un positionnement, un point de vue, un peu d’humour. L’idée de tenter un parallèle avec le dessin de presse me plait beaucoup. Le quotidien Libération par exemple m’a déjà demandé de faire de la mise en scène sur de l’actualité. Mais c’est plutôt sur des sujets légers.



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Emile Loreaux pour Libération – 17 avril 2015


On me demande aussi de faire des images sur des sujets pour lesquels l’organe de presse qui me contacte n’a pas d’idée précise d’images derrière la tête. Je donne une réponse visuelle à un sujet « conceptuel », « abstrait ». C’est souvent des sujets où ils ne sauraient pas où m’envoyer pour faire les photos.



Dans quels cas la mise en scène est acceptée, voire préférable, en presse ?

Dans certaines rubriques où on traite de sujets qui peuvent faire débats et où l’image peut venir poser une question ou s’autoriser une interprétation.



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Emile Loreaux pour Causette – juin 2014


Est-ce qu’il y a des cas où la photo mise en scène peut être plus parlante qu’une photo qui ne serait pas mise en scène ? Je pense par exemple à cette photo où vous vous photographiez sur un transat dans une file d’attente. En quoi ce type de photo serait plus parlant qu’une simple file d’attente ?

C’est surtout que ces deux types d’images ne disent pas la même chose, sans distinction de valeur. Une photo mise en scène se passe souvent de légende, mais c’est parce qu’elle est moins liée à une information et qu’elle est en soit une interprétation d’un sujet ou une question ouverte. Elle peut donc avoir plusieurs lectures.

Et puis souvent, c’est difficile de faire un reportage quand il ne se passe rien. Une fil d’attente par exemple, ça peut très vite être ennuyeux. Alors que quand il y a un problème, un évènement particulier, il y a matière à aller documenter. Dans le cas de cette image, j’avais demandé au Monde pourquoi ils ne cherchaient pas une image de reportage. Ils m’ont dit qu’ils préféraient une photo mise en scène parce qu’elle était destinée à un certain type de rubrique, « Styles » en l’occurence. Dans cette rubrique, ils veulent justement se distinguer des autres pages : ils veulent un autre rendu, une autre approche. L’article en question interrogeait le phénomène sociologique des fils d’attente : il ne s’agissait pas de parler d’un évènement comme la sortie d’un nouveau produit par exemple.



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Emile Loreaux pour « Le Monde » – 13 avril 2015


« Ce type d’image n’est pas là pour dire qu’il s’est passé tel ou tel évènement, mais pour faire comprendre une idée, un point de vue.»


Dès qu’il s’agit de mise en scène, je pense qu’on est plus dans le domaine des idées que dans celui des faits. Ce type d’images n’est pas là pour dire qu’il s’est passé tel ou tel évènement mais pour faire comprendre une idée, un point de vue. Ce n’est pas une image « vérité », mais une image « point de vue ».



Quand on parle de mise en scène, de quoi parle-t-on finalement ?

Pour moi les images mises en scène sont des images qui jouent ouvertement avec la réalité. En fait, c’est un mot que je n’utilise pas forcément pour définir ce que je fais. Je pense plus être dans une sorte de transformation, de perturbation du réel et de liberté prise sur lui. Je préfère parler d’intrusion, voire même d’installation, parce qu’il m’arrive aussi d’inclure des objets rapportés dans mes photos afin de changer la lecture normale des choses.



Merci Emile.


Pour aller plus loin:
– Emile Loreaux est un photographe indépendant basé à Paris distribué par l’agence « Picture Tank »,
– Il est diplômé de l’Ecole des métiers de l’image de Paris,
– Son site emile.loreaux.book.picturetank.com.