La lumière, est-ce juste une histoire de technique ?

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Sans lumière, pas de photographie : il y a une dizaine d’années, le propos aurait sonné comme une évidence. Mais aujourd’hui, les progrès fulgurants des hautes sensibilités ISO (c’est-à-dire la capacité des appareils numériques à capter une image en très faible lumière) le rendent presque obsolète. Pour faire une photographie, une lueur suffit désormais. Un exploit technique riche en possibilités, mais qui n’est pas ce qui nous intéressera ici : nous allons plutôt nous attacher à la lumière non comme paramètre technique, mais comme moteur, comme déclencheur de l’image.



© Henry Gruyaert
© Henry Gruyaert


Pour l’amateur, saisir une « belle lumière » est une prouesse technique, quelque chose qui s’apprend dans les écoles de photographie. Alors que le savoir-faire du photographe consiste moins à savoir « rendre » la lumière, qu’à pressentir où et quand elle va apparaître, et à en tirer le meilleur parti. Comprendre la lumière, la maîtriser, la plier à ses désirs pour qu’elle devienne l’instrument du photographe. Petite promenade photographique à travers différentes lumières.

Commençons par la conception la plus ancrée dans cette écriture de la lumière qui est à l’origine du médium : la lumière comme actrice principale de la photographie. Ainsi, le duo d’artistes belges Christine Felten et Véronique Massinger réalise de grandes photos de paysages en transformant leur caravane en sténopé. Les temps de pose peuvent atteindre plusieurs heures, le trajet du soleil se matérialise et la photographie est baignée d’un halo lumineux presque surnaturel. Plus que les paysages, c’est cette lumière qui est le sujet de la photographie. Une lumière-phénomène, celle qui nous touche à certains instants singuliers de notre vie.



© Felten Massinger
© Felten Massinger


Alex Webb ne craint ni les lumières puissantes, ni les contrejours, ni les ombres bouchées qui sont pourtant autant de pièges pour le photographe débutant. Mieux même, il en joue et les intègre à ses cadrages à la machette. Comme beaucoup de photographes, il tire aussi le meilleur parti de ces ciels orageux qui densifient les couleurs et augmentent le contraste. Ces phénomènes naturels sont devenus partie prenante de son style : ce sont eux qui créent l’architecture de l’image. Le sujet n’est donc pas seulement ce qui est photographié mais la façon dont cela apparaît dans une certaine lumière. Démonstration ci-dessous.



© Alex Webb / Rebecca Norris Webb
© Alex Webb / Rebecca Norris Webb



© Alex Webb / Rebecca Norris Webb
© Alex Webb / Rebecca Norris Webb


Il serait alors tentant d’assimiler le travail sur la lumière aux fortes lumières solaires. Mais une lumière stimulante pour le photographe peut aussi être une faible lumière, une lumière d’apparition ou de disparition des choses. Ainsi le photographe aime-t-il être sur les lieux d’une prise de vue dès l’aube ou profiter du crépuscule. Ce sont les ambiances de ces heures dites entre chien et loup qui ont immédiatement distingué les photos d’Antoine d’Agata. Univers glauques, visions estompées, lumières étouffées ou électriques, un nouveau monde devenait photographiable.



© Antoine D'Agata
© Antoine D’Agata


Donc, la lumière inspire, crée, suscite le désir d’image. Peut-on alors la refuser ? Nous avons déjà parlé à plusieurs reprises de Bernd et Hilla Becher, enseignants fondateurs de la célèbre école de Düsseldorf. Leur style de vue documentaire (et lié à la photographie conceptuelle) est basé sur des paramètres de prise de vues qui se répètent d’une image à l’autre. Parmi ces paramètres, le refus d’une lumière expressive qui « sculpte » la structure. Mais au contraire, la nécessité d’une lumière froide, sans soleil, lumière qui, par sa neutralité, ne traduirait pas une intention artistique de la part du photographe et serait donc mieux adaptée au style documentaire.



© Bernd et Hilla Becher
© Bernd et Hilla Becher


Ultime possibilité, celle de ne pas être dépendant de la lumière naturelle mais de la créer soi-même, ce que font bien sûr les photographes de studio, propres maîtres de leur lumière. Mais il est plus rare de le faire en extérieur, la nuit. Michel Séméniako est passé maître dans cette utilisation délicate de lumières artificielles : le light-painting (peindre avec la lumière). La lumière devient comme une écriture : ici, il trace un contour, là il souligne, plus loin, il colore l’image. L’action du photographe est inversée : il n’est plus celui qui capte le réel, il est celui qui le fait advenir.



© Michel Semeniako
© Michel Semeniako



© Michel Semeniako
© Michel Semeniako


Enregistreur, voyant, penseur, démiurge, le photographe peut se choisir différentes postures pour mettre en lumière son discours en images.



par Bruno Dubreuil, chroniqueur dévoué

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Bruno Dubreuil enseigne la photographie au centre Verdier (Paris Xe) depuis 2000. Il se pose beaucoup de questions sur la photographie et y répond dans OAI13.