Une photographie doit-elle délivrer un message ?

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Puisque la photographie est une image, elle se reçoit sans nécessairement faire appel au langage. Mais en cadrant un morceau de réel, le photographe attire l’attention sur cette portion du monde en particulier. De là à considérer qu’il nous montre quelque chose, il n’y a qu’un pas. Et ce quelque chose pourrait alors, peut-être, se traduire en mots. La photographie deviendrait ainsi une petite machine à discourir. Alors : message ou pas message ? Contemplation ou interprétation ?

La notion de message reste ambigüe. Il ne s’agit pas tant de considérer la photographie comme le support des idées de son auteur que de la comprendre plutôt comme une image qui se lit. Certes, elle se regarde d’abord, mais la manière dont elle est composée entraînerait le spectateur vers une forme de lecture.

Prenons l’exemple de la célèbre photographie de la jeune femme qui brandit une fleur devant les militaires réprimant une manifestation anti-guerre du Vietnam, prise par Marc Riboud en 1967. On pourrait penser que la photo est si limpide qu’elle fait l’économie du discours. Elle s’organise pourtant selon une dialectique simple : opposition entre l’individu et la multitude des soldats, opposition entre le geste tendre et fragile et les armes pointues, agressives, opposition clair/sombre.


Marc-Riboud-03 lightPhoto de Marc Riboud, 1967


Autant de contrastes qui peuvent se traduire en idées morales : le Bien a clairement choisi son camp. Les termes de l’image renvoient l’un vers l’autre, comme dans un jeu de ping-pong. Cette lecture binaire de l’image a consacré un certain type de photographie (voir la popularité jamais démentie de la photographie humaniste). Outre le fait qu’elle véhicule souvent des idées simples, l’image qui se lit a quelque chose de rassurant. Elle ne laisse pas le spectateur sur des questions.


Les ennemis d’une « photographie qui parle » mettent en avant la contemplation. L’image est belle, elle se regarde et cela suffit. A quoi d’autres rétorqueraient que si l’image n’est que belle, c’est qu’elle est peut-être creuse , disons sans contenu.

A y regarder de plus près, il semble pourtant difficile que même la plus creuse des images soit sans contenu. La photo d’une fleur exotique destinée à constituer un fond d’écran a au moins une fonction, celle de rendre agréable l’accès à notre ordinateur, peut-être un contenu, celui d’anesthésier notre addiction à cet outil.


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On pourrait aussi avancer que l’esthétique puissante d’une photographie de Cartier-Bresson ne se résout pas en discours. Elle n’en contient pas moins pour autant une forme de discours : celle qu’il existe des instants (décisifs) pendant lesquels, le temps d’une fraction de seconde, les objets et les évènements du monde se mettent en ordre et trouvent un extraordinaire point d’équilibre. La puissance (la mission?) de la photographie serait alors de parvenir à capter ce point d’équilibre. On voit bien que la croyance en tel un ordre du monde relève aussi d’un discours, d’une pensée.


HenriCartierBresson-boat lightPhoto d’Henri Cartier-Bresson


Mais il y a bien sûr des photographies qui sont d’un autre ordre : jaillissantes, pulsionnelles, elles désarment le discours en court-circuitant notre intelligence. Sautant par-dessus l’intellect, elles se présentent comme l’image d’un état mental, un phénomène entrant directement en contact avec les yeux et le corps du spectateur, sans faire appel à son cerveau. Nous avons eu l’occasion de dire ici à plusieurs reprises combien cette recherche avait été au cœur de l’approche des photographes japonais de la génération Provoke, à la fin des années 60.


10Tomatsu 70 lightPhoto de Shomei Tomatsu


L’important devient, pour le photographe de trouver comment se positionner par rapport à cette question. Doit-il articuler un message en amont de la création de sa photo ? Ou bien doit-il identifier, et adopter ce message après coup, lors de l’éditing ? Ou serait-il travaillé par ses photos plus énigmatiques, celles où justement, aucun discours n’émerge distinctement ?

La voie médiane consisterait alors à envisager la photographie comme une sorte de texte. Un texte dégagé de toute narration, sans début ni fin, déployant ses éléments dans le cadre de l’image. Des éléments pouvant être associés pour former des lectures différentes, non figées, des chemins de pensée. Une photographie qui propose une réflexion mais ne conclut pas.


16 john batho lightPhoto de John Batho



par Bruno Dubreuil, chroniqueur dévoué.




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Bruno Dubreuil enseigne la photographie au centre Verdier (Paris Xe) depuis 2000. Il se pose beaucoup de questions sur la photographie et y répond dans OAI13.