Est-ce qu’une photo, « ça fonctionne » ?

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Ça fonctionne bien. Depuis quelques années, l’expression s’est imposée comme une sorte de verdict critique. Un truc de connaisseur, de mécanicien : on soulève le capot de l’image, on trifouille un peu avec les yeux. Puis, tout en essuyant le cambouis sur ses mains, le pro peut lâcher : ça fonctionne bien. Mais que veut dire réellement cette expression toute faite ? Et la recherche de ce fonctionnement est-elle sans danger pour le photographe ?


Cherchons une photo dont on pourrait dire qu’elle fonctionne bien. Par exemple, celle réalisée par Martin Parr en 1976, intitulée « Chapelle baptiste de Steep Lane, Yorkshire ».



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Ça fonctionne bien parce que l’image est construite comme une mécanique de précision. Scindée en deux parties qui semblent presque former un collage artificiel, la photo crée un jeu d’échos entre les deux actions représentées. Le Christ est à l’aplomb de la femme ajoutant un peu de crème dans son thé, traçant tous deux une médiane verticale dans la photo. Si ça fonctionne, donc, c’est avant tout parce que la photo est très lisible, bien organisée et découpée géométriquement. On peut d’ailleurs observer que ça fonctionne d’autant plus facilement que les relations entre les composantes de l’image s’associent deux-à-deux : le Christ et la femme, le calice et la tasse de thé, les deux personnages vus de dos qui encadrent la femme. Autant de jeux de ping-pong pour l’œil du spectateur. Cette binarité de l’image est un procédé très prisé par les photographes humanistes : on le retrouve souvent à l’œuvre dans les photos de Robert Doisneau.



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Les frères, rue du Docteur Lecène, Paris 1934 – Robert Doisneau



Revenons à l’image de Martin Parr. Son fonctionnement n’est pas que formel. Ça fonctionne aussi au niveau du sens. Les éléments en relation dans la photo créent une forme de discours : rapport entre l’action sacrée en haut et l’action profane en bas (les hauteurs de l’esprit opposées aux contingences d’ici-bas). Et il faut apprécier l’humour du cadrage : le dernier repas du Christ précède son arrestation et sa comparution devant ses juges, alors que la femme elle-même semble se servir sous l’oeil de ses deux juges. Ça fonctionne donc parce que ça dit quelque chose que ce quelque chose est clairement exprimé. On devine ici une limite de l’idée de fonctionnement : elle laisse de côté l’ambiguité, qui peut pourtant être un moteur photographique très fort.

La lisibilité, la géométrie et une forme de symétrie favorisent donc cette forme de fonctionnement que revendique le reporter Steve Mc Curry et qu’il oppose à la confusion. Dans la photo présentée ci-dessous : géométrie des lignes horizontales qui strient l’image, lisibilité des lignes de failles équitablement réparties par rapport à la position centrale du temple, symétrie mathématique entre les trois failles imposantes et les trois minuscules figures des prêtres grimpant les escaliers. Fonctionnement = efficacité.



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Steve Mc Curry, Mingun Pagoda, Mandalay, Burma, 1994



Un mot a son importance : réparties. Parce qu’il y a aussi quelque chose de ça dans l’idée de fonctionnement : répartir les éléments dans l’image, occuper toute la photo, la peupler. Une idée qui revient souvent lorsque des critiques lisent une photo : «ah, ç’aurait été mieux si tu avais attendu que quelqu’un passe dans la partie droite, elle est un peu vide». A la réflexion, cette idée semble pourtant un peu artificielle. Car elle voudrait dire que le fonctionnement de la photo tiendrait alors à des éléments extérieurs (et aléatoires) à ce qui a motivé le photographe. Comme s’il répondait à une sorte de «programme de composition», quelque chose donc d’un peu scolaire.

Ainsi, une photo qui fonctionne pourrait se résumer à une petite mécanique sophistiquée, comme celle qui animait les automates de la fin du XIXème siècle : des trésors d’ingéniosité pour donner l’illusion de la vie. Quelque chose qui fascine mais rate peut-être son but : créer quelque chose de vivant. Alors, photographier, chercher, recommencer, insister, mais en nous gardant de trop calculer.



par Bruno Dubreuil, chroniqueur dévoué

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Bruno Dubreuil enseigne la photographie au centre Verdier (Paris Xe) depuis 2000. Il se pose beaucoup de questions sur la photographie et y répond dans OAI13.