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Il y a des idées photographiques dont on ne sait pas trop quand elles ont commencé ni qui les a eues. Pour d’autres, l’enquête est plus facile. Remontons la piste de ceux qui photographient l’intérieur des sacs…

Nous allons prendre l’idée à rebours et commencer avec le reportage le plus récent. Dans l’édition de M, le magazine du Monde, daté du 26 septembre 2015, paraît un article intitulé La vie pour bagage, consacré aux affaires emportées par les réfugiés sur la route de l’exil. Un article de 4 pages signé par Maryline Baumard pour le texte et Sergey Ponomarev pour les photos.

Des témoignages individuels, un psychanalyste consulté pour évoquer les articles de maquillage emportés par les femmes. Et le focus sur quelques objets qui ont une histoire (papiers d’identité, smartphones, coussin brodé) mais que l’on ne verra pas à l’image puisque les photos s’articulent autour de portraits de groupe ou individuels, et des scènes.



Le Monde Magazine, photos Sergey Ponomarev
Le Monde Magazine, photos Sergey Ponomarev


Petite parenthèse. Pour voir l’intérieur des sacs, il faut aller sur le site du magazine. Mais si vous refusez de débourser 2€, vous ne verrez que 12% de l’article… On s’était habitué à ce que les sites web de la presse écrite offrent des bonus : ici, c’est presque le papier qui devient un teasing du site.



capture d’écran du site lemonde.fr, photos Sergey Ponomarev
capture d’écran du site lemonde.fr, photos Sergey Ponomarev


Les photos forment un diptyque associant à chaque fois un portrait et un contenu de sac en vue aérienne, en lumière naturelle, traduisant une sorte de hâte à faire l’image qui colle bien à l’instabilité de la situation.

Mais revenons au magazine. En plus du reportage sur les sacs des réfugiés, il y a un autre reportage consacré, lui, à la contrefaçon. Il s’ouvre par la photo d’un sac à main passé au rayons X (mentionnée comme illustration signée Nick Vasey). Si on s’intéresse aux publicités du magazine, on observe que, parmi les 13 premières pages consacrées à la pub, 9 présentent ouvertement un sac ou bagage à mains. Et combien dans l’ensemble des pages publicitaires ou mode du magazine ? 43 ! Vous avez compris ? Changez de sac ! Et oui, nous sommes entrés dans l’ère du reportage subliminal…



Le Monde Magazine, illustration Nick Vasey
Le Monde Magazine, illustration Nick Vasey


Les idées appartiennent à tout le monde. Mais il est juste de signaler que deux semaines auparavant, le site France TV info avait présenté un reportage signé du photographe Tyler Jump, missionné par l’association humanitaire International Rescue Committee. Avec la même idée et une réalisation très proche ( à voir sur www.francetvinfo.fr). Un mot sur le contenu des sacs : est-il si interéssant ? Affaires de première nécessité (hygiène, vêtements, papiers, smartphone) quelques médicaments et, dans l’ensemble, peu d’éléments de caractérisation (ici un chapelet, là un porte-bonheur). Mais surtout, l’ambiguité de ne pas savoir si les éléments des sacs ont été importés depuis le pays de départ ou s’ils viennent d’être distribués par les structures d’accueil, ce qui les rend alors bien peu personnels.



Tyler Jump, capture d’écran du site France TV info
Tyler Jump, capture d’écran du site France TV info


Hasard éditorial, au même moment, parait en librairies un livre intitulé It Bag, des sacs et leurs propriétaires mis à nu. Il est co-signé par Charlène Périllat et Lionel Daviet. L’idée est directe : puisque le contenu de nos sacs nous met à nu, autant aller jusqu’au bout et se déshabiller. Diptyque encore : à gauche, les objets posés à même le parquet ; à droite, le modèle nu, mis en scène dans son intérieur. Humour, plastique avantageuse et intérieur soigné : pas exactement monsieur ou madame tout-le-monde. Beaucoup de gaieté mais une sociologie ciblée…



R it bag

Mais déjà…

Un an avant, l’australienne Sarah Benton avait publié des dizaines de contenus de sacs à mains de femmes. Bon alors, c’est elle l’inventrice du truc du sac ? Disons, elle et quelques autres, puisque sur le groupe FlickR What’s in my handbag ? (il y a quoi dans mon sac à main ?), ils sont quand même 32000 membres. On n’est pas tout seul à avoir eu l’idée.



Sarah Benton
Sarah Benton


Toujours plus profond, partons à la recherche des deux grands ancêtres. Il y a vingt ans, Pascal Rostain et Bruno Mouron ont une idée formidable pour entrer dans l’intimité des stars. Non pas photographier l’intérieur de leurs sacs, mais autopsier leurs poubelles. Et là, c’est beaucoup plus intéressant : quel vin boit François Pinault ? Quelle pâtée mange le chat de Mick Jagger ? Madonna carbure-t-elle à l’eau minérale ? Car nos poubelles se ressemblent moins que nos sacs. Là encore, prise de vue aérienne, mais objets soigneusement alignés sur fond noir, les déchets formant une sorte d’inventaire conceptuel.



Bruno Mouron et Pascal Rostain, la poubelle de Kate Moss : arrêtez de lui offrir des fleurs, elles les jette avant même qu’elles ne soient fanées...
Bruno Mouron et Pascal Rostain, la poubelle de Kate Moss : arrêtez de lui offrir des fleurs, elles les jette avant même qu’elles ne soient fanées…


L’idée-photo du sac, c’est finalement l’histoire classique qui arrive aux idées : elles éclosent, elles sont copiées, elles dévient ou s’enrichissent, elles meurent. Et un jour, elles réapparaissent, comme si elles étaient entièrement nouvelles.



A la fin, comme il était un peu frustré de ne pas avoir eu l’idée le premier, le chroniqueur a tenu à vider son sac...
A la fin, comme il était un peu frustré de ne pas avoir eu l’idée le premier, le chroniqueur a tenu à vider son sac…

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Bruno Dubreuil enseigne la photographie au centre Verdier (Paris Xe) depuis 2000. Il se pose beaucoup de questions sur la photographie et y répond dans OAI13.