Home La Question Photo Le lieu de travail : sujet pauvre de la photographie ?

Le lieu de travail : sujet pauvre de la photographie ?

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Le monde de l’entreprise n’est-il pas volontairement trop lisse pour se prêter à un traitement photographique intéressant ? Et dans cet univers peu spectaculaire, le photographe ne risque-t-il pas d’y perdre ce qui caractérise son approche esthétique ?

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J’ai tendance à penser qu’au contraire, le spectaculaire risque d’éloigner le photographe de ce qui le fait avancer, de ses moteurs de travail. Au contraire, un sujet banal oblige à porter un regard investi sur le quotidien, à réveiller sa photographie. Il y a deux ans, j’ai conduit un stage de prise de vue dans une entreprise à la pointe du tertiaire : mobilier moderne, bureaux en open space et pour seul outil de travail, des ordinateurs et encore des ordinateurs. Extrême circonspection au premier jour de la prise de vue : qu’allait-on bien pouvoir photographier puisque le travail était invisible, cantonné à des écrans ? Et le lieu lui-même, parfaitement impersonnel, offrait bien peu de points d’accroche… Que reste-t-il alors pour l’œil du photographe ? Les hommes et les femmes à leur poste, leurs relations, leurs émotions (nous avions accès à tous les lieux, à tous moments). Disons le tout net : le plus intéressant.

Cristian Zanin, 2011

De Henri Cartier-Bresson (chez IBM) à Andreas Gursky (chez Siemens), la liste des photographes célèbres s’étant un jour confrontés à ce sujet est longue. Voyons comment trois d’entre eux ont élaboré des réponses toutes personnelles.

Le photographe américain Lee Friedlander a répondu plusieurs fois à la commande d’entreprises au cours de sa carrière : il s’est toujours concentré sur l’interaction entre l’homme et la machine. Dans ces images, le style de Friedlander est intact : les corps sont cadrés au plus près, piégés dans leur poste de travail comme s’ils en étaient un rouage parmi d’autres. La machine est comme un organisme dont l’individu est le chirurgien (ou la patiente couturière).

Lee Friedlander

Lee Friedlander

La firme allemande Siemens s’est constitué un exceptionnel fonds photographique en passant commande à des artistes tels que Thomas Struth, Hans-Peter Feldmann ou Andreas Gursky. Des différentes images que ce dernier a composé pour répondre à la commande, l’une est parmi ses photos les plus connues : cette vue de l’atelier de Karlsruhe prise en 1991. Netteté au scalpel, profondeur de champ à perte de vue : vision presque incompréhensible, à l’image de ce monde globalisé. C’est le point de vue commun à beaucoup de photographies d’Andreas Gursky, dont les effets sont souvent accentués par les manipulations numériques.

Andreas Gursky

Ce sont aussi les conséquences de la mondialisation qui se font voir dans la série de Lars Tunbjörk intitulée « Office » : de New York à Tokyo en passant par Stockholm, les bureaux paysagers dessinent les mêmes univers, créent les mêmes ambiances. Mais c’est ici avec humour que le photographe capte l’absurdité des situations, dénonçant le chaos qui finit par s’installer même au sein des univers les plus policés.

Lars Tunbjork

Lars Tunbjork

La représentation du travail en entreprise reste un sujet difficile : le reportage demande une certaine connivence avec la direction et le service communication. Mais on aurait tort de diaboliser le monde de l’entreprise et de la croire crispée sur des notions de confidentialité et de droit à l’image. L’entreprise (et tout particulièrement ses salariés) a tout à gagner à se représenter autrement que dans une pure communication orchestrée par ses services.

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