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À l’ère du tout visible, a-t-on toujours besoin des photographes ?

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La technologie numérique entretient l’idée que tout est vu, visible et à voir. Et ce presque sans qu’un photographe ne soit nécessaire. Mais parallèlement à leurs désirs de publicité (rendre publique) et de voyeurisme, nos sociétés s’appuient encore sur le secret. Et c’est là que reviennent les photographes : car le visible a aussi ses angles morts.

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Partons d’une définition généraliste : un photographe serait un auteur de photographies. D’entrée de jeu, cette définition pose problème. Il y a d’abord tous les artistes qui ont travaillé le principe de la réappropriation : œuvrer à partir d’images déjà existantes, qu’elles soient anonymes (Joachim Schmidt) ou signées par des photographes célèbres ( Sherrie Levine, « After Walker Evans »). Le problème se complexifie encore avec les travaux réalisés à partir de Google Earth ou Google Street View : le photographe derrière son écran est-il encore un photographe ? Et peut-on considérer que ces dispositifs de prise de vue ne sont que des machines ? Toute pensée d’un dispositif photographique ne suppose-t-elle pas un photographe la concevant ?

Quoi qu’il en soit, un nouveau champ d’action s’est ouvert pour l’artiste/photographe. Il ne s’est pas abrité derrière son écran d’ordinateur : il y a plutôt trouvé une nouvelle manière d’exercer sa critique sociale et politique.

L’importante exposition « From Here On » aux Rencontres d’Arles, en 2011, avait permis de découvrir de nombreux travaux s’inscrivant dans cette démarche. Parmi eux, celui du Britannique Mishka Henner intitulé « Dutch Landscapes » (« Paysages néerlandais »). Lors de l’apparition de Google Earth en 2005, plusieurs Etats font pression sur les créateurs du programme pour que des parties stratégiques du territoire restent soumises à la censure. Parmi ceux-ci, les Pays-Bas, qui choisissent de dissimuler divers sites militaires, dépôts de carburants et même palais royaux. Le brouillage du visible adopte les codes du camouflage militaire. Dans le paysage bien réel apparaissent ces géométries abstraites. Elles sont là pour soustraire les lieux à la visibilité : elles ne parviennent qu’à les désigner et les souligner encore plus fortement. Le tout-visible prend parfois des allures décoratives.

Dutch landscapes, Mishka Henner

Dutch landscapes, Mishka Henner

Dutch landscapes, Mishka Henner

Dutch landscapes, Mishka Henner

« An American Index of the Hidden and Unfamiliar » a été publié en 2012. Son auteur, Taryn Simon, s’est attachée à photographier les secrets les mieux gardés des Etats-Unis. Le livre s’ouvre par un rayonnement d’un bleu féérique : celui de déchets nucléaires immergés profondément sur un site tenu secret. Cette photo symbolise bien le projet de Taryn Simon : sous la séduisante surface de l’image se dissimule des menaces potentielles. Dans une autre photo, des prélèvements après agressions sexuelles, soigneusement étiquetés et emballés, attendent leur test ADN : les évènements à l’origine de ces procédures sont invisibles, anonymes. Mais ces échantillons sont le vrai lien avec des drames réels, concrets. La photo n’est ni une fiction, ni un document, elle ouvre sur quelque chose de très matériel. La photographie du hall de la CIA, orné d’œuvres d’art contemporain, semble bien inoffensive : manière de montrer que l’invisible doit nous sembler presque accessible. Cette image, comme ce hall lui-même, symbolise le seuil de l’invisibilité.

Taryn Simon

Taryn Simon, déchets nucléaires encapsulés

Taryn Simon

Taryn Simon, échantillons des prélèvements après agressions sexuelles

Aussi différents que soient Mishka Henner et Taryn Simon dans leur approche artistique, tout deux dénoncent la façon dont le visible, pour devenir acceptable, doit se parer d’un vernis. La visibilité (presque) totale du monde rend ceux qui l’interprètent encore plus nécessaires.

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Bruno Dubreuil enseigne la photographie au centre Verdier (Paris Xe) depuis 2000. Il se pose beaucoup de questions sur la photographie et y répond dans OAI13.

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