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De la violente révolution de 1979 à la scène culturelle et underground de Téhéran d’aujourd’hui, les images de l’Iran présentées au festival de Couthures en juillet dernier dévoilent un pays qui continue de fasciner. En y animant la thématique « Iran dévoilé » et en sortant cette semaine son numéro de rentrée « Iran, les vents contraires », la revue 6 Mois, co-organisatrice du festival, en a fait un de ses fers de lance pour 2016. L’Iran de tous les interdits, mais aussi de tous les possibles.


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Les insolents de Téhéran – Dans l’Iran d’aujourd’hui, hommes et femmes peuvent se côtoyer sur scène, mais ne doivent pas se toucher devant le public. © Jeremy Suyker



« Je ne connais personne qui soit allé en Iran et qui ne soit pas rentré enchanté et fasciné par la complexité du pays : le va et vient constant entre le permis et l’interdit, entre le dedans et le dehors, entre le tchador et les multiples excès, la prière et la poésie… J’avais envie de raconter tout ça à Couthures ». Marion Quillard est journaliste pour la revue 6 Mois. Elle a choisi, pour le festival de journalisme vivant Les Ateliers de Couthures qui tenait sa première édition du 29 au 31 juillet dernier d’ouvrir une thématique sur l’Iran intitulée « L’Iran dévoilé » à travers des stand up, des récits, des caricatures, mais aussi, à travers la photographie.

Abbas, la Révolution dans le viseur

Parmi les photographes exposés, un que l’on ne présente plus, le photographe iranien Abbas, venu à Couthures commenter la projection d’une série de ses clichés pris avant, pendant et après la révolution de 1979 en Iran. Dès ses premiers mots, il avertit son public : « Ce n’est pas LA révolution, c’est MA révolution. J’ai choisi ces photographies dans un ordre particulier, toute la subjectivité est là. »

Ses premières images montrent l’Iran d’avant la révolution, où l’on priait chacun chez soi et où l’on pouvait sortir pour boire des verres d’alcool en terrasses de restaurant. À cette époque, Abbas couvrait l’actualité politique iranienne : les sorties officielles du Shah, ses conférences de presse, les parades miliaires.

Les photographies projetées s’obscurcissent. C’est le début de la Révolution. Abbas s’attarde sur l’image d’une femme lynchée par la foule. « Cette photo est importante pour moi. Cette femme, supporter du Shah, a été lapidée. Quand des hommes dans la foule me demandaient ce que je faisais, je répondais « c’est pour l’Histoire ». Pensant que je publierai ces images plus tard, ils se disaient que la SAVAK, les services secrets iraniens, les laisseraient tranquilles. Devais-je publier ces images, qui étaient au détriment de la révolution, ou du moins en montrait un aspect négatif ? Je suis peut-être iranien, c’est ma culture, mon peuple. Mais je suis aussi photographe. Il fallait la montrer. Et je ne regrette pas. La haine était déjà là. »

Le 11 février 1979, le régime du Shah s’écroule. Un tournant pour Abbas. Jusqu’au 10 février, une partie de ses activités consistait à suivre les hauts dirigeants iraniens, dont le Premier ministre Amir-Abbas Hoveyda, dans les coulisses de leurs évènements politiques ou dans leur famille. Le jour d’après, il se retrouve à réaliser ce cliché à la morgue.


IRAN. Tehran. February 15th, 1979. The bodies of four generals, executed after a secret trial held at Ayatollah KHOMEINY's headquarters, at the Refa girls' school. Their bodies lie at the morgue. Top left General KHOSROWDAD, top right General RAHIMI, bottom left General NAJI, bottom right General NASSIRI (ex chief of the SAVAK secret police).
IRAN. Téhéran. 15 février 1979. Les corps de quatre généraux, exécutés après un procès secret tenu dans le quartier général de l’Ayatollah Khomeiny, à l’école pour filles REFA. Leurs corps sont ici à la morgue. Tout à gauche, le général Khosrowdad ; tout à droite : le général Rahimi ; en bas à gauche : le général Naji ; en bas à droite : le général Nassiri (ancien chef de la SAVAK, service secret iranien) © Abbas / Magnum



« Là, je me suis dit que cette révolution n’était plus la même : on venait d’exécuter de hauts généraux, après avoir tenu leur procès secret. Le régime avait instauré une peur certes, mais les procès publics permettaient de l’exorciser. Là, dans la morgue, je me suis dit que j’allais rester en Iran mais que je ne serais plus impliqué. Je ne serais désormais plus qu’un observateur. L’Iran est devenu un pays comme un autre, que j’essayais de couvrir en tentant d’être juste. », se rappelle Abbas devant la petite salle remplie de curieux.

En 2005, lorsque Mahmoud Ahmadinejad est élu, Abbas s’est dépêché de faire encore quelques clichés mais on lui fait rapidement comprendre qu’il ne doit pas retourner dans le pays. « Je ne vais pas m’entêter à aller dans un pays où je ne peux pas travailler librement. ». Au début de la Révolution, « Il fallait faire attention parce que l’armée nous tirait dessus. Mais la population était avec nous, donc on pouvait travailler, se rappelle le photographe. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Maintenant on a un régime. Ils vous laissent faire à condition que vous ne touchiez pas ses fondements. »

Le fond photographique d’Abbas représente une documentation rare de cette révolution de 1979 : « Le photographe capte des forces et des faiblesses dont il n’est pas forcément conscient sur le moment. Puis des spécialistes-experts en ont reconnu la symbolique que je n’avais pas forcément vu au moment où j’ai capturé ses images. Le photographe est un medium. ».

Téhéran underground

Pour Marion Quillard de 6 Mois, l’idée de faire un focus sur l’Iran était d’autant plus évidente qu’il y a depuis peu une grande curiosité envers ce pays : « L’élection de Rohani, l’ouverture –supposée et relative- du pays, la signature des accords sur le nucléaire après dix ans de négociations, l’engagement des forces militaires en Syrie et contre Daech… J’ai voulu raconter tout ce qui va mal, la censure, les groupes paramilitaires, le poids de la famille, mais aussi tout ce qui rend les Iraniens si attachants : leur soif de liberté, leur poésie au quotidien, leur pragmatisme, leur culture… ».

Exposé dans les rues de Couthures, le travail du photographe Jeremy Suyker montre justement la scène culturelle de Téhéran : « Je voulais parler de la jeunesse, de la censure, de la créativité. L‘art s’est imposé comme un angle parfait. En arrivant à Téhéran, je me suis perdu dans la ville et j’ai atterri au Théâtre de la ville. J’ai croisé un groupe d’étudiants et ils m’ont fait découvrir leur univers », nous explique le photographe.


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Ce soir, AV, compagnie d’avant-garde à Téhéran, joue « Melpomène ». Le directeur de la troupe s’est battu pour récupérer des bains publics désaffectés dans le centre de la capitale. © Jeremy Suyker



Selon le photographe, la culture est permise si elle ne dérange pas : « La plupart du temps, on n’est pas dans l’illégalité mais ces spectacles se font dans la discrétion : soient dans des souterrains, soit dans des espaces naturels. La communication se fait aussi dans la confidentialité, plutôt par le bouche à oreille. Les artistes doivent demander des autorisations au Ministère de la guidance islamique, l’organe de la culture mais aussi de la censure, qui fait la pluie et le beau temps. En Iran, un artiste, même s’il a l’autorisation, ne sait jamais à 100% s’il pourra faire son spectacle. On peut lui retirer son autorisation au dernier moment. » Certains intellectuels ne résistent pas à l’idée de partir. L’Iran est le pays qui connaît la plus grande fuite de cerveaux au monde. Et le régime iranien ne fait rien pour les en empêcher : c’est toujours de potentiels dissidents en moins.


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Les femmes n’ont pas le droit de chanter devant un public mixte, ni d’enregistrer leur voix. Shaghayegh, 29 ans, chanteuse professionnelle dans un groupe, défie la loi. L’enregistrement sera diffusé sur Internet. © Jeremy Suyker



D’autres choisissent pourtant de rester en Iran. Pour Jeremy Suyker, la photographie de cette chanteuse iranienne est un parfait exemple de la limite des possibles. En effet, en Iran, une femme n’a pas le droit de chanter seule devant un public masculin car selon une notion coranique, cela « attiserait » les sens de l’homme. Mais il y a des nuances : elle peut chanter si elle est accompagnée d’un homme ou bien si elles sont plus de trois ou quatre. Le photographe de 31 ans se souvient : « Il m’a fallu deux mois pour faire cette image parce que j’ai dû trouver une personne qui accepte d’être photographiée, que le lieu où elle enregistre son album accepte aussi ma présence… J’ai travaillé l’image pour qu’elle soit reconnaissable mais pas entièrement. »


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Le café Yalda est l’un des nombreux lieux de rencontres des artistes. Des projections, des lectures, des concerts y sont organisés. © Jeremy Suyker



Le café est un lieu très important à Téhéran : c’est le lieu où les gens se retrouvent, se détendent, où les femmes peuvent fumer leurs cigarettes tranquillement… ce qui leur est interdit dans la rue. Ici, on discute de tout assez ouvertement. On s’échange des informations, des fanzines… « Un Iranien me disait : « tout est interdit, mais à la fois tout est possible ». Oui il y a des limites, mais tout le monde essayer de les repousser. Et quand les Iraniens ont un petit espace de liberté, ils en profitent à fond. », conclut le photographe.

« Les mollahs savent justement qu’il faut lâcher du lest. », nous confie Abbas après sa projection afin de préciser que l’Iran d’aujourd’hui n’est pas une dictature mais un régime autoritaire : « Saddam Hussein, c’était une dictature : les gens tremblaient. Aujourd’hui, les jeunes aident au développement. La parole est très libre en Iran : sur les réseaux sociaux, dans la rue, dans les taxis… Mais cette parole est libre à condition qu’elle ne soit pas publiée. »


Pour aller plus loin :

– découvrez le festival international de journalisme vivant sur leur site Internet
– Un site spécial sur la Révolution iranienne vue par Abbas
– Suivre les photographes iraniens sur Instagram #EverydayIran
– Pour découvrir le travail complet de Jeremy Suyker, « Les insolents de Téhéran », vous pouvez vous rendre sur son site ou aller voir son exposition à ITEM l’atelier (Lyon) à partir du 10 septembre 2016. Une rencontre avec le photographe et Marion Quillard, journaliste pour la revue 6MOIS, y sera organisée le 15 septembre à l’occasion de la sortie dans les kiosques du nouveau numéro consacré à l’Iran.