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Le 2 novembre 2015, le journaliste iranien Issa Saharkhiz a été arrêté à Téhéran. Le mois précédent, c’est Hassan Shikhaghai, directeur d’un site d’information, qui se voit également arrêter. Et en septembre 2015, c’est un journaliste qui voit sa peine prolongée de trois ans de prison ferme. Ces exemples sont tirés de l’actualité iranienne mais se décuplent dans de nombreux pays.




Iran, Érythrée, Corée du Nord, Arabie saoudite, Éthiopie, Azerbaïdjan, Vietnam, Chine, Birmanie et Cuba : d’après le Comité pour la Protection des Journalistes, ces pays figurent en tête de liste de ceux où il ne fait pas bon d’aller quand on est journaliste. Et pour cause, dirigés par des gouvernements recourant à diverses techniques d’intimidation, ils peuplent le triste palmarès des hauts lieux de la censure. Comment dès lors y travailler et y exercer sa liberté de journaliste ou d’artiste ? Trois photographes ont accepté de témoigner de leur expérience de la censure en Corée du Nord et en Iran et des stratégies d’autocensure qu’ils ont mises en place pour y faire face.

| Témoignages recueillis par Céline Pévrier et Nathalie Hof


Tehran, Iran, June 2009. Tehran Echoes. ### Teheran, Iran, Giugn
Un homme crie depuis le toit de sa maison lors des manifestations contre le régime de Mahmoud Ahmadinejad. Téhéran, Iran, Juin 2009. « Tehran Echoes » – © Pietro Masturzo


«  À chaque fois que je me suis frotté à la censure, j’ai dû trouver une forme d’expression encore plus fine à ce que je voulais dire. (…) À partir du moment où les gens sont contraints, ils ont plus de hargne, ils vont plus loin.  » Sohrab – photographe iranien


Ahmed Humaidan, photojournaliste Bahreïnien, a été condamné en 2014 à dix ans de prison au Bahreïn pour avoir couvert en 2012 le mouvement de contestation contre le régime en place qui secoue le pays depuis 2011. Awad Alali, ingénieur et vidéaste syrien, a dû fuir son pays après avoir reçu des menaces de mort et subi des actes de maltraitance suite à ses publications sur Youtube de vidéos des protestations se déroulant dans sa ville natale, Dara’a. Des histoires comme celles d’Ahmed et d’Awad, il y en a des centaines, voire des milliers d’autres. La censure, qu’elle prenne la forme de l’intimidation, de l’accès restreint à Internet, de l’incarcération, de l’exil forcé, de l’interdiction de quitter le territoire, voire de la mort, a pour objectif de contrôler et de détruire l’information. Si l’autocensure se présente souvent comme une intériorisation de cette censure pour éviter d’y bri-ser sa plume et sa liberté, quelle valeur informative – voire subversive – peut encore avoir ce que l’on produit sous son égide ? Que produit un photographe qui s’autocensure ?

Trois photographes travaillant ou ayant travaillé en Corée du Nord et en Iran ont accepté de témoigner des limites qui leur ont été imposées et de celles qu’ils s’imposent à eux-mêmes : des limites qui freinent leur pratique en même temps qu’elles la forment. Deux d’entre eux ont préféré rester anonyme pour pouvoir continuer leurs travaux en cours.

• Nathan* est un photojournaliste ayant effectué plusieurs reportages en Corée du Nord.

• Sohrab* est un photographe-plasticien iranien résidant en Europe et travaillant sur l’Iran. Après avoir vu une de ses expositions interdite dans son pays, il réfléchit aujourd’hui aux moyens de ne plus être confronté frontalement à la censure.

• Pietro Masturzo est un photojournaliste italien. En 2009, il photographia le mouvement de protestation qui se déroula sur les toits de la capitale iranienne, Téhéran, suite à la réélection de Mahmoud Ahmadinejad au pouvoir.


Photographier en Iran et en Corée du Nord : expérimenter deux pratiques différentes de la censure

L’un photographie la Corée du Nord, les deux autres, l’Iran. Si la liberté d’expression est dans ces deux pays soumise à une forte censure, la confrontation des témoignages de Nathan, Sohrab et Pietro, met en lumière les différences dans sa mise en pratique. C’est au travers de leurs expériences qu’ils nous racontent ces manières presque opposées de contrôler la production d’images.

« En Corée du Nord, il y a une règle que l’on t’annonce d’emblée : tu n’as pas le droit de photographier les militaires. » Nathan – photographe en Corée du Nord

• En Corée du Nord, la présence et les gestes des photographes sont strictement encadrés : si le pays défend officiellement la liberté d’expression, toujours est-il que dans les faits, on n’y photographie pas n’importe quoi n’importe comment. Nathan a pu s’y rendre après avoir obtenu des autorisations officielles. Il nous explique que les règles lui ont été expliquées sans détour : « En Corée du Nord, il y a une règle que l’on t’annonce d’emblée : tu n’as pas le droit de photographier les militaires. (…) À un moment, j’étais sur une place publique où se trouvaient des militaires. Comme ils se trouvaient au milieu d’autres personnes, j’ai pris des photos. Mais on m’a vu et on m’a demandé de les détruire. ».

• À contrario, l’Iran entoure la pratique photographique d’un flou qui laisse aux journalistes et artistes le rôle de jauger où se situent, à un moment donné, les limites à ne pas franchir : « Il y a des thématiques dans lesquelles tu sais qu’il ne faut pas s’aventurer : les Mollahs et les martyrs. Mais ce n’est pas une loi écrite, c’est implicite. Le cinéma a un gros cahier des charges. Mais en ce qui concerne la photographie, c’est encore flou », témoigne Sohrab. Il avance que cette méthode permet au gouvernement en place d’« utiliser la peur » comme « un boulon qu’il serre et qu’il desserre » afin de décourager l’expression d’opinions contraires à celles de la République islamique. Ainsi, quand une de ses expositions organisée sur le sol iranien tombe sous le coup de la censure, il s’interroge : « Après ce qui m’était arrivé, il y avait toujours cette question [quand je photographiais ndlr.] : est-ce que mon travail n’est pas trop activiste ? Jusqu’à ce moment-là, j’avais toujours pensé que mon travail était super soft. ». Sohrab n’a pas vu venir la censure : cette décision a été prise sur le jugement émis par les services secrets et le ministère de la Culture et de l’Orientation islamique qu’il représentait, en tant qu’artiste, une menace potentielle pour la société iranienne. Désormais, « il est interdit de montrer mon travail en Iran, pour ne pas créer de la visibilité et pour ne pas risquer de « convertir » les gens. Même ailleurs, je suis sous surveillance. Aujourd’hui, quoi que je fasse, le gouvernement va regarder si je parle de ce qui m’est arrivé. S’il estime que je persiste, il est possible que, la prochaine fois où je remets les pieds sur le sol iranien, il me retire – chose que j’ai vue faire à pas mal de mes amis – mon passeport, mon ordinateur, mon appareil photo et même ma carte d’identité nationale. (…) On ne te donne ni les règles du jeu, ni les limites à ne pas franchir. ».


Pietro Masturzo en a également fait les frais quand, en 2009, il se rend à Téhéran, la capitale iranienne, et commence à y photographier l’atmosphère avant, pendant et après les élections : « Il était bien sûr très difficile de photographier durant cette période, tant pour les photographes iraniens que pour les photographes étrangers. Les autorités ne voulaient pas que la répression des manifestations de protestation soit documentée. J’ai eu des nouvelles de collègues qui avaient été confinés dans leurs hôtels et contrôlés par la police. Plusieurs ont eu leur matériel de confisqué, d’autres ont été battus. J’ai également eu des problèmes avec la police dans les jours avant les élections : j’ai été arrêté alors que je photographiais les manifestations pré-électorales. Ils ont pris mon équipement car je n’avais pas de carte de presse. Heureusement cependant, avant les élections, la situation n’était pas encore si tendue et après trois jours, ils m’ont tout rendu en m’ordonnant de ne pas recommencer. Voilà pourquoi, dans les jours de grand chaos, j’ai décidé de faire en sorte de ne pas trop me faire remarquer. Je craignais que, s’ils m’arrêtaient une deuxième fois, ils ne soient pas aussi bienveillants et me renverraient chez moi les mains vides. »


L’autocensure : ce lourd passeport pour conserver sa liberté de mouvement

Face aux pressions, l’autocensure est apparue pour les photographes interviewés comme une carte d’entrée, voire un des rares passeports contre l’exil et pour la liberté. Tout dire au risque de ne plus pouvoir rien dire ou s’autocensurer ? Sohrab nous raconte pourquoi il s’est finalement décidé pour la seconde option :


« J’avais le choix entre continuer ce travail et me faire exiler ou m’autoexiler pour ne pas me faire arrêter. Et donc directement, j’ai opté pour l’autocensure. Tu prends cette décision avant qu’ils ne la prennent pour toi. » Sohrab – photographe iranien


« J’avais le choix entre continuer ce travail et me faire exiler ou m’autoexiler pour ne pas me faire arrêter. Et donc directement, j’ai opté pour l’autocensure. Tu prends cette décision avant qu’ils ne la prennent pour toi. ». Il continue : « C’est comme dans tous les domaines de la vie : tu décides de la jouer safe ou pas. Sauf que là, l’enjeu, c’est ta liberté au quotidien. Donc tu as plutôt tendance à la jouer safe. »

Après sa censure, Sohrab n’a pas pu produire pendant six mois. Par peur que ses agissements soient de nouveau surinterprétés d’abord : « Je sentais bien que si je continuais à travailler sur la femme et sur les formes d’interdits en Iran, ce serait un cul de sac, j’allais me brûler. ». Mais aussi parce qu’il ne savait plus quelle attitude adopter pour éviter que la censure ne se reproduise : « Je suis devenu un peu parano. Par exemple, une journaliste travaillant pour un journal de photo m’a proposé une interview croisée avec un autre photographe. J’étais super emballé à cette idée mais après cette minute de jouissance, je me suis demandé si lui-même n’était pas fiché. Parce que s’il était contre le gouvernement, par association, je pouvais être considéré comme tel également. Je me suis renseigné à son sujet et j’ai demandé à la journaliste de ne pas me poser de questions sur mon pays. J’ai trouvé ça nul de me poser de telles barrières. »

L’autocensure s’est présentée à Sohrab comme une nécessité, non seulement pour ne pas voir ses libertés encore amoindries, mais aussi pour préserver celle des autres : « Comme il n’y avait pas d’interdiction écrite, on aurait pu montrer le reste de mon travail. Mais on aurait risqué la fermeture du lieu et l’interdiction pour les gérants et moi-même de quitter le territoire. ». Nathan, Sohrab et Pietro sont d’ailleurs unanimes : on ne produit jamais des oeuvres ou de l’information seul. Co-équipiers, médias, galeristes, fixeurs, intermédiaires ou encore sujets photographiés sont également impliqués si publication ou exposition d’images il y a. Ainsi, si Nathan a fini par renoncer à prendre des militaires en photo, c’est non seulement pour ne pas briser la confiance que ceux qui l’accompagnaient lui accordaient, mais aussi parce que si ces photos étaient diffusées, les militaires pourraient « en prendre pour leur grade ».


L’autocensure, une vision à long terme du journalisme et de l’activisme

Pour ces photographes, l’autocensure n’est cependant pas signe de renoncement, mais une stratégie sur le long terme pour continuer à observer, informer et produire dans des limites imposées afin de continuer à avoir accès à l’information.


« Je m’autocensure mais j’essaie de construire mon sujet sur la durée et de bien connaître le pays. Finalement, je dirai des choses plus intéressantes que quelqu’un qui ne viendra qu’une fois. » Nathan – photographe en Corée du Nord


Nathan fait la distinction entre deux formes d’autocensure : une autocensure constructive et une autocensure trahissant une frilosité de l’information, en évitant d’aborder un sujet par exemple. Comment ces photographes jonglent alors entre les conditions de possibilité de la production de leurs images et la nécessité de montrer la réalité qui se trouve à la portée de leur objectif ? En quelques points, un tour d’horizon des compromis qu’ils ont concédé et de ce qu’ils produisent à partir de ces stratégies :

• L’autocensure peut être une couverture temporaire afin d’explorer de manière « plus introvertie et sur un ‘timing’ long » des sujets soumis à la censure : « [En ce moment, ndlr.] j’alimente beaucoup mon site de travaux plutôt neutres. » raconte Sohrab « Ainsi, la prochaine fois que je me rendrai en Iran, je pourrai leur montrer [à « Ershad » ndlr.] que mes derniers projets ne posent aucun problème. ». Sohrab a fait de l’autocensure un choix pragmatique afin de conserver sa liberté de mouvement : si un pan de son travail ne peut être publié ou exposé en Iran, c’est aussi un signe de sa valeur, qu’il est capable de « faire la différence » – pour reprendre ses termes. Son objectif : constituer des archives pour lui-même dans la droite ligne de ses travaux initiaux et les publier plus tard.

• L’autocensure apparaît alors comme un moyen de travailler et d’explorer un sujet sur le long terme : « Je m’autocensure mais j’essaie de construire mon sujet sur la durée et de bien connaître le pays. Finalement, je dirai des choses plus intéressantes que quelqu’un qui ne viendra qu’une fois. ». Pour Nathan, l’enjeu est de taille car il s’agit de construire des relations de confiance qui lui donneront accès, avec le temps, à des informations toujours plus solides dans un pays où celles-ci sont difficilement accessibles et vérifiables, alimentant ainsi bien des fantasmes: « C’est toujours pareil : quand tu viens une deuxième fois, il y a beaucoup plus de portes qui s’ouvrent. ». Il ajoute : « La confiance s’est créée entre eux et moi parce qu’ils ont vu que j’avais respecté tout ce qu’ils m’avaient demandé de faire, en ne publiant pas certaines images notamment. Mais cela ne veut pas dire que le sujet n’est pas intéressant. C’est juste qu’il se fait en bonne entente. ». Ainsi, « j’ai pu photographier des militaires en vacances ou en déplacement touristique et ils m’ont laissé les photos. Mais je ne les ai pas utilisées et je ne vais pas le faire. J’essaie de construire un sujet, des archives, jusqu’à ce qu’ils me donnent l’autorisation de les diffuser. S’ils me font confiance en voyant que je les respecte, la prochaine fois, ils vont peut-être me dire que je pourrai faire des photos de soldats. »

• Sohrab souligne également que, bien qu’il ait une « frustration de la censure », c’est aussi ce qui le « force à travailler et à être plus subtil. À aller plus loin et d’être plus fort de ses convictions. » Sous la censure, « tout devient plus raffiné et subtil, et ça, ça me plaît. (…) À chaque fois que je me suis frotté, j’ai dû trouver une forme expression encore plus fine à ce que je voulais dire. ». Il ajoute de manière plus générale : « À partir du moment où les gens sont contraints, ils ont plus de hargne, ils vont plus loin. ». Par exemple, « en Iran, les artistes ont trouvé un langage symbolique et entre les lignes. »

• L’autocensure pourrait donc aussi être pour le photographe une manière de construire ses images en fonction du sujet abordé : quelle responsabilité ai-je en tant que journaliste ou artiste vis-à-vis des personnes que je photographie ? Quelles conséquences la publication de mes images peut avoir sur ces dernières ? On entre ici dans le champ de l’éthique journalistique. Ainsi, quand j’ai demandé à Pietro dans quelle mesure il était important pour lui que les personnes ne soient pas reconnaissables sur ses photos, il m’a répondu : « C’était quelque chose de crucial. À cette époque, les gens étaient terrifiés. Ils avaient peur que le fait d’être reconnaissable sur les photos conduise à leur identification par les autorités et par conséquent à leur arrestation. Je ne pouvais ni ne voulais trahir leur confiance. Pour ceux que j’ai photographié de près et avec qui j’étais en mesure d’entrer en contact, je leur montrais les photos avant de les faire circuler. Quand ils voyaient que leurs visages n’étaient pas reconnaissables, ils me donnaient l’autorisation d’utiliser les images. Et naturellement, je raisonnais de la même manière pour ceux qui étaient sur d’autres toits que moi. »



Tehran, Iran, June 2009. Tehran Echoes. ### Teheran, Iran, Giugn
Des femmes crient contre le régime depuis le toit de leur maison. Téhéran, Iran, Juin 2009. « Tehran Echoes » – © Pietro Masturzo


Sur les images de Pietro, ce qui se raconte, ce n’est pas seulement la révolte des iraniens au lendemain des élections : c’est aussi la censure à laquelle ils sont soumis et celle avec laquelle les journalistes doivent composer. Le fait que ces photos montrent les manifestations sur les toits et qu’elles aient été prises à partir de ces mêmes toits n’a en effet rien d’anodin. En Iran, ces lieux sont considérés comme des espaces privés donnant accès aux espaces publics : par crainte de la répression à laquelle ils sont soumis dans la rue, les manifestants ripostent en criant leur mécontentement et leurs revendications du haut des immeubles.


L’autocensure est une problématique complexe. Si elle répond à une contrainte externe d’un gouvernement ou une autre entité de pouvoir, elle émane tout de même de l’individu qui décide seul de limiter sa propre expression. La peur induite par la menace mène à cette position de retrait du journaliste, du photographe, de l’artiste. Mais cette position de retrait n’est pas synonyme d’abandon.Sohrab est aussi plus déterminé que jamais à retourner photographier l’Iran : « C’est comme respirer. Tu ne peux pas empêcher quelqu’un de respirer. Quand la critique de certaines réalités en vigueur constitue ta démarche personnelle, cette démarche devient plus forte que toi». Avant de conclure : « Pour moi, ce sera toujours l’Iran. À 200%. ».

(* les prénoms ont été changé)