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Et si on arrêtait de se poser des questions ?

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Débrancher, buller, rêver, ne penser à rien, photographier peut-être. Boire un truc frais. Avec un bon bouquin. Sélection totalement subjective de quelques ouvrages de fictions ayant un rapport plus ou moins étroit avec la photographie. A lire pendant l’été, avec gourmandise ou nonchalance.


Pour commencer, le dernier roman de Martin Suter paru en poche (Points), « Le temps, le temps », dans lequel la photographie joue un grand rôle. Vous y découvrirez le rêve pathétique d’un homme qui espère arrêter le temps en accordant dans les moindres détails son espace quotidien aux photographies d’époque. Peter Taler parvient à se persuader que, si chaque pierre de sa maison, chaque arbuste de son jardin, chaque pli de son dessus de lit, retrouve son aspect d’il y a vingt ans, alors son épouse disparue réapparaîtra. Ce n’est peut-être pas le meilleur livre de Martin Suter (je lui préfère « Le cuisinier »), mais son écriture fluide et factuelle évite le romanesque facile et crée des intrigues presque policières qu’on a toujours du mal à lâcher.



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« Les années » d’Annie Ernaux s’appuie sur la description minutieuse de photographies de famille pour tracer un portrait autobiographique de l’auteur. Mêler la petite histoire personnelle à la grande histoire collective. Saisir l’air du temps et le parcours social d’une vie (à la façon du roman de Georges Pérec « Les choses »). Interroger (rohhh, on avait dit qu’on arrêtait de poser des questions) l’image photographique : que porte-t-elle de l’instant ? Que garde-t-elle de nous ? Quels sentiments génère-t-elle ? Une petite musique terriblement attachante. Et la couverture de l’édition Folio est une peinture de Gérard Schlosser, peintre hyperréaliste entretenant des rapports étroits avec le cadrage et la composition photographique, à (re)découvrir.



Annie-Ernaux-Les-Annees-Folio

Mais surtout, si vous ne la connaissez pas, il est temps de vous plonger dans l’oeuvre fascinante de W.G. Sebald. Ponctuant sa prose de photographies (mais aussi toutes sortes de documents qui vont de la gravure d’époque au ticket d’entrée pour un musée), Sebald a crée une des œuvres littéraires les plus singulières de la fin du vingtième siècle. Son écriture envoûtante se déroule comme un long ruban qui semble s’attacher à des détails extrêmement précis avant de se poser ailleurs, comme un papillon (motif qui revient régulièrement dans « Les anneaux de Saturne »). Sebald est comme ces illusionnistes : on a beau suivre le mouvement de leur main tout au long du tour, on ne saurait dire à quoi tient leur magie. Commencer par « Austerlitz » (paru chez Folio), roman dans lequel la narration est plus classique.



sebald light

Reste le vrai gros morceau de cette sélection : l’intégrale des aventures de Tintin , reporter du vingtième siècle. Les occurrences photographiques y sont nombreuses : un portrait meurtrier dans « Le lotus bleu », un appareil photo truqué au cœur de l’intrigue du « Sceptre d’Ottokar », des paparazzi à l’affût des amours contrariées du capitaine Haddock et de La Castafiore dans « Les bijoux de La Castafiore », un éclair de flash salvateur dans « Tintin au Tibet ». Et pour finir, une devinette : dans quel album de Tintin se trouve une case dans laquelle on voit trois appareils photos abandonnés (plus un étui) ?


Belles lectures !



par Bruno Dubreuil, chroniqueur dévoué