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Les mères de Sophie Calle

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C’est un livre-écrin qu’a composé Sophie Calle. Sur la couverture en tissu satiné blanc, le titre complet, « Elle s’est appelée Rachel, Monique, Szyndler, Calle, Pagliero, Gonthier, Sindler. Ma mère aimait qu’on parle d’elle », s’étale en lettres brodées couleur or. A l’intérieur, les pages épaisses, travaillées, racontent cette femme, mais aussi sa fille.


Le livre est épais, sans être imposant. Il commence par deux pages blanches aux lettres blanches, elles aussi, gaufrées. Puis suit une dédicace :  « A ses copines ». Puis une page noire, qu’il faut angler à la lumière pour distinguer les lettres noires, très lisses, écrivant « souci ». Ensuite seulement apparaissent les photographies, remarquablement imprimées.





C’est un livre qui sollicite le sens du toucher : le grain du papier, la nécessité de le manipuler pour distinguer certains écrits, le vernis des images qui appellent irrésistiblement la main. Il suggère un rythme, des niveaux de regards et de lecture qu’on a autant de plaisir à suivre de bout en bout qu’à découvrir dans le désordre.

C’est l’histoire d’une femme, ou plutôt de deux. Une mère qui, avant de disparaître, confie à sa fille sa vie sous la forme de photographies et de carnets intimes. Une fille qui en fait d’abord une exposition-installation au Palais de Tokyo en 2010, puis cette œuvre-objet, publié en 2012. Un hommage, oui, sûrement. Mais au fil des pages où l’une et l’autre se cèdent la parole, on a l’impression que chacune se dévoile à l’autre, « enfin » : « Sa vie n’apparaît pas dans mon travail. Ça l’agaçait. Quand j’ai posé ma caméra au pied du lit dans lequel elle agonisait, parce que je craignais qu’elle n’expire en mon absence, alors que je voulais être là, entendre son dernier mot, elle s’est exclamée : “Enfin”.  »
Car entre les photographies-souvenirs, d’où émane une femme belle, joyeuse, fantaisiste, voire frivole, et les extraits des journaux intimes, où son humour féroce laisse ça et là place à un état de désarroi devant sa vie « sans projets, sans but, sans objet » et où elle semble surprise par son rôle maternel et la personnalité de ses enfants, se dessine comme un double personnage — ou plus encore, comme le laisse entendre le titre. Et l’on peut penser, à la fois par les mots de la mère et les paroles de la fille, qu’elles ne surent pas se connaître bien.

C’est un ouvrage précieux, à la fois dans sa forme, remarquable, et son contenu qui, à travers cette relation intime, parle à chacun de la complexité de la relation filiale, de la perte et de la mort.
Enterrée au cimetière du Montparnasse, Monique avait tout prévu : le portrait d’elle qui figure sur sa tombe, où elle grimace comiquement sous son chapeau, et son épitaphe : « Je m’ennuie déjà ».



Rachel, Monique… , Sophie Calle
Editions Xavier Barral, 49 €.

Se procurer le livre sur Internet :

Elle s’est appelée successivement Rachel, Monique, Szyndler, Calle, Pagliero, Gonthier, Sindler. Ma mère aimait qu’on parle d’elle

Sophie Calle

© Sophie Calle/ Ed. Xavier Barral

Sophie Calle

© Sophie Calle/ Ed. Xavier Barral

Sophie Calle

© Sophie Calle/ Ed. Xavier Barral

Sophie Calle

© Sophie Calle/ Ed. Xavier Barral