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Un policier face à l’image de son métier

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Si on vous dit « police » quelles sont les premières images qui vous viennent à l’esprit ? Un gyrophare ? Une course poursuite ? Un cordon de protection autour de manifestants ? Quelques soient ces images, elles sont probablement influencées par les reportages que vous voyez à la télé ou les photos de presse. Oui, dans la vie quotidienne d’une majorité de français, à moins de griller un feu rouge, il est rare que l’on soit directement confronté à la police. Pourtant nous en avons tous une idée presque précise grâce à l’ensemble des images nous avons accès. Mais que pense un policier de tous ces visuels. S’y reconnaît-il ? OAI13 a rencontré Alexis V. (le nom a été modifié) un policier qui nous a fait part de ses réflexions.



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Capture d’écran du site de l’Express



► ► ► Cet article fait partie du dossier : La police, derrière et devant l’objectif

OAI13 : Es-tu attentif à la représentation des policiers dans la presse ou à la télévision ?
A.V : Oui, j’y fais très attention. D’une part, ça me permet de rester informer de l’activité d’autres services de police que le mien. Et d’autre part, j’ai envie de voir comment notre profession est perçue.

Est-ce que tu identifies des clichés dans la façon dont le policier est montré ?
Oui. Tout le temps.

Comme quoi ?
Soit on est assimilé à un ensemble de brutes sans cervelle qui tapent sans réfléchir. Soit, on est montré comme des super-héros qui courent chaque nuit pour affronter les méchants.



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Capture d’écran du site d’Itele


Ce sont les deux extrêmes…
Oui, et comme toujours, la vérité se trouve quelque part entre ces deux extrêmes. C’est aussi pour ça que je suis attentif aux clichés qui sont relayés dans les médias. J’ai besoin de savoir comment nous sommes perçus.

Comment perçois-tu ces clichés ?
Je ne suis pas naïf. Je sais que tous les corps de métiers sont victimes de simplifications. Souvent, les reportages veulent du sensationnel. Quand je dis ça, je pense surtout aux reportages télé type « Un mois dans le 93 », « la BAC à Lille » ou « le quotidien de la police routière ». Je remarque d’ailleurs qu’on a en ce moment une vrai sur-représentation de la police française à la télévision. En tout cas, ces documents visuels forment une grande partie des opinions que le grand public se fait de mon travail. Quand je rencontre des gens, on me pose d’abord des questions ouvertes comme « Comment se passe ton travail ? ». Mais très vite, des préjugés émergent. Préjugé n°1 : « Dis donc tu dois beaucoup travailler avec des cons, non ? ». Préjugé n°2 : « Ça doit être super excitant, tu dois vivre des trucs de fous toute la journée.



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Capture d’écran de l’émission Enquête d’action


Est-ce que ces préjugés ont un impact sur ton travail ?
En partie seulement. En fait la majorité des personnes que nous avons en garde à vue sont des multirécidivistes. Ils sont donc très habitués à la confrontation avec les policiers. Ils connaissent les règles, les horaires, ils savent comment ils vont être jugés. Après, en ce qui concerne les primodélinquants ou ceux qui font des infractions du code de la route, ce sont des gens qui ne sont pas habitués à être contact avec la police. En général, ils nous perçoivent par le prisme le plus négatif. Pour eux, on serait plutôt cette bande de demeurés qui n’a qu’une chose à faire : les emmerder.

Est-ce que de l’autre côté, la police tente elle aussi de contrôler son image ?
Ces dernières années, je dois dire que cette volonté de contrôler l’image de la police semble prendre de plus en plus d’importance. On a des directives très strictes sur la tenue de notre bureau, notre façon de nous habiller au commissariat. Ça a l’air simple quand j’en parle comme ça, mais dans les années 1990, c’est des problématiques qui n’existaient pas vraiment. D’autre part, certains commissariats se sont mis à filmer leurs interventions afin de pouvoir opposer leurs images quand certains montages sont effectués par des tiers pour changer le sens de ce qui s’est passé. D’autres commissariats tiennent aussi des comptes Instagram ou Twitter. Je ne sais pas ce qu’il en est concrètement mais cette question de l’image que le public doit avoir de nous est au centre des préoccupations de nos supérieurs.




On a pu observer ces derniers temps de nombreuses campagnes visuelles autour de la police. Je pense aux affiches de Béziers, aux comptes Instagram de commissariats…
Ce qui est dommage, c’est qu’on ait pas aisément accès à des points de vues transversaux. Face au dénigrement ou au sensationnel, il est normal que notre administration cherche à contrebalancer cette vision par des campagnes de communication. Après, je te l’accorde, nos supérieurs véhiculent aussi ce qui les arrangent. Ils ne vont pas parler des problèmes de logistiques, des locaux vétustes ou du suicide au travail. La recherche d’images et de sensationnel empêche parfois la profondeur du discours. En tout cas j’en ai l’impression. Dans la presse écrite, je vois essentiellement des comptes rendus d’affaires. À la télé, je vois surtout des reportages qui prétendent nous montrer la vie quotidienne des commissariats en ne représentant des évènements qui ne constituent même pas 2% de notre activité. Ils ne révèlent que les interventions musclées et les courses poursuites.




Ne penses-tu pas que c’est ainsi que le grand public a envie de vous voir ?
Oui, c’est toujours plus facile de ne regarder les choses que par un seul prisme. C’est plus facile pour les citoyens de nous voir comme des cons ou des héros. C’est aussi plus facile pour les collègues de se voir comme des cowboys alors qu’en vérité, ils passent leur journée à s’ennuyer. Oui, c’est plus glorifiant. Pour certains de mes collègues, cette vision déformée pose même problème dans l’exercice de leur travail. À force de s’identifier à des héros, leur perception des choses devient extrêmement manichéenne. Le problème des clichés, c’est que les gens oublient de réfléchir. Malheureusement, tu as sans doute raison. Cette vision tranchée de la fonction de policier est rassurante. Mais ça me déprime plus qu’autre chose.
C’est vrai qu’on ne peut pas dire aux citoyens français que leur argent public est utilisé dans une machine qui n’est pas très efficace, que mes journées sont à 70% occupées par du travail de paperasse. Tu sais que si demain, je t’attrape avec un joint, ton interpellation coûtera huit heures de travail à quatre ou cinq fonctionnaires ? Comment montrer ça en images ? Je ne sais pas si c’est possible.

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Molly Benn a co-fondé OAI13 en septembre 2013. Elle en a été la rédactrice en chef jusqu'en 2015. Elle est maintenant Community Editor FR pour Instagram. Ses opinions sur OAI13 sont les siennes et pas celles d'Instagram.