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Provoke*, c’est le titre d’une revue de photographie parue au Japon en 1968. Déployant un style photographique si déroutant et si puissant qu’il est devenu un manifeste, un mouvement, presque un cri de ralliement. L’exposition du Bal permet de se plonger dans ces images, d’en comprendre les racines et les prolongements. Passionnant.



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Araki Nobuyoshi, Untitled, 1973 .Credit: © Araki Nobuyoshi / Collection of The Art Institute of Chicago


Contre. Contre la photo à la Cartier-Bresson. Contre l’instant décisif. Contre les images à la sauvette. Contre la poésie des anecdotes de la rue. Contre la photo qui crée du discours. Qui se lit, se comprend, se résout. Contre la photo bien léchée, les tirages équilibrés, les gammes de gris et les blancs purs. Contre les belles lumières.

Rupture, table rase.

Pour. Pour une photo fulgurante, jetée en avant. Sale, floue, tremblée. Violente, hurlante. Répétée, lancinante, hallucinatoire. Pour que la photo dégage une énergie brute. Des courses éperdues, des visions fugitives. Pour des lumières crues ou cendreuses.

Contre. Contre une photo programmatique, sans suprise, qui prévoit ses effets. Contre une photographie sérielle, organisée à travers un protocole précis.

Pour. Pour une liberté sauvage. Un droit à prendre toutes les images avec soi. Pour une poésie effrénée. Pour un regard en transe.

Pour ou contre la narration ? Pour ! Mais pas pour l’histoire construite, la picture story, le reportage dans lequel les images argumentent. Pour le film intérieur, la dérive hypnotique à travers la ville, l’enchaînement des sensations jusqu’à la nausée.

Pour l’insaisissable. Pour toucher avec les yeux. Pour photographier avec son corps. Pour que la rétine succombe sous l’excès de perceptions.

Pour un nouveau langage à venir (c’est presque le titre du livre de Takuma Nakahira paru en 1970).



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Provoke 3, cover, 1969.Credit: © Nakahira Takuma / Moriyama Daido /Okada Takahiko/Takanashi Yutaka/Taki Kōji Private collection


Au Bal, il faudrait commencer par descendre les marches et accéder directement à l’espace entre les quatre murs sur lesquels sont épinglées toutes les photos des trois numéros du magazine Provoke parus en 1968 et 1969 (complétés par une sorte d’anthologie plus tardive assimilée à un quatrième numéro). Etre submergé par ces images granuleuses, floues, imprécises jusqu’à l’indécision quant à ce qu’elles montrent. Se laisser envahir par les sensations, tourner la tête jusqu’au vertige.

Provoke donne envie de prendre son appareil photo. Provoke, ça ne se démode pas, ça ne faiblit pas, ça ne meurt pas. Parce que même si Provoke s’inscrit dans l’histoire (l’exposition le montre remarquablement), même s’il entretient des liens avec les pratiques artistiques de son temps, il marque si durablement les esprits qu’il est plus qu’un évènement : un état d’esprit, une philosophie.



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Taki Kōji, photograph from Provoke 3, 1969.Credit:© Taki Yōsuke/ Private collection



Voir. Déclencher. Eprouver. Provoke n’a pas d’âge, c’est un présent continu de la perception.
Un coup de poing dans le ventre.
A couper le souffle.


PROVOKE
ENTRE CONTESTATION ET PERFORMANCE – LA PHOTOGRAPHIE AU JAPON 1960-1975

DU 14 SEPTEMBRE AU 11 DÉCEMBRE 2016
Tout sur l’exposition du Bal : le-bal.fr


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LE BAL, © Martin Argyroglo


* : Provoke, c’est aussi le sujet du tout premier article que j’ai écrit pour OAI13 : Le magazine qui a bouleversé la photographie japonaise : Provoke, c’est dire comme je l’ai dans la peau.

Image de Une : LE BAL, © Martin Argyroglo

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Bruno Dubreuil enseigne la photographie au centre Verdier (Paris Xe) depuis 2000. Il se pose beaucoup de questions sur la photographie et y répond dans OAI13.