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Immigration : il y a ce que les journaux montrent et ce que les photographes voient

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Entre l’actualité récente sur le nombre croissant de migrants à Calais et sur ceux qui disparaissent en mer pour avoir tenté d’atteindre Lampedusa, l’immigration illégale vers l’Europe est un thème récurrent dans la presse française. Les articles de journaux sur la situation à Calais, par exemple, sont illustrés par des photos de groupes de migrants en attente de franchir la Manche, de campements précaires et de surveillance policière. Aujourd’hui, OAI13 s’interroge sur la manière dont les photographes représentent l’immigration et sur les images les médias choisissent de diffuser. Photographier un groupe d’individus entassés dans un bateau ou qui courent derrière un camion, qu’est-ce que ça signifie ?

| Par Nathalie Hof | Merci aux photographes Olivier Jobard, Bertrand Gaudillère, Christophe Stramba-Badiali, Raphaël Fournier et Mylène Zizzo ; ainsi qu’aux iconographes Emmanuel Zbinden et Catherine Chevallier pour leurs avis précieux.


olivier-jobard-01 Plus de 6000 tunisiens séjournent à Lampedusa alors que le centre de rétention est prévu pour 850 personnes. Retour à Zarzis |© Olivier Jobard



► ► ► Cet article fait partie du dossier Photographier l’immigration, au delà du cliché

L’immigration, que ce soit dans la presse ou en politique, on ne cesse d’en parler et d’en débattre. De cette médiatisation ressort l’impression diffuse que le nombre de migrants ne cesse d’augmenter (tant en France qu’en Europe). Qui n’a jamais entendu ces phrases réductrices et clichés ? « Les migrants viennent profiter du système » ou « ils apportent la pauvreté ». Dans un article de Franceinfo du 5 septembre 2014, on pouvait lire : « Ils voulaient monter dans les camions, les véhicules, les caravanes », ou encore « Il y a une agressivité et une détermination de plus en plus grande ».

L’immigration, on en parle par le texte et par l’image. Ou plutôt, à travers certains textes et certaines images. Les images capturées par les photographes et les images diffusées par les médias ne sont pas les mêmes. Etant donné que les médias sont un acteur incontournable de l’opinion publique, on s’est demandé si les images diffusées de l’immigration participe aux idées reçues.

 

Qui a répondu à nos questions ?

  • Olivier Jobard, photojournaliste spécialisé dans l’immigration depuis plus de 10 ans. Il réalise de nombreux reportages au long cours pendant lesquels il suit des individus sur leur parcours migratoire.

  • Bertrand Gaudillère, photojournaliste depuis 1998. Il s’interroge sur les notions d’intégration, d’immigration, de norme, d’égalité et d’acceptation. Ses photos de Guilherme, un angolais menacé d’expulsion, ont connu une médiatisation importante.

  • Christophe Stramba-Badiali, photojournaliste freelance depuis 2011. Il réalise actuellement un travail sur le camp de réfugiés syriens d’Harmanli en Bulgarie.

  • Raphaël Fournier, photojournaliste depuis 2008. L’immigration est un thème récurrent dans son travail. Il a notamment photographié les migrants à Calais et en Turquie.

  • Deux iconographes : Emmanuel Zbinden et Catherine Chevallier. L’iconographe a pour fonction de choisir les images. Ils m’ont donné leur avis sur les choix opérés dans la presse en matière d’immigration.

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    Des images qui se ressemblent

    Quand on parcourt les articles de presse quotidienne sur l’immigration, les mêmes images s’accumulent : des bateaux plein à craquer, des individus qui attendent dans des camps de réfugiés et qui vivent dans des conditions de vie déplorables.

    Catherine Chevallier, iconographe, constate : « Je suis étonnée par la pauvreté des images. ». L’image est là pour donner des informations. Comme le texte, elle documente le sujet qu’elle traite. Toutefois, si le sujet finit par dépasser l’image, celle-ci change de fonction : ce qu’elle véhicule alors, ce sont des représentations qui finissent par se figer en icônes.

     

    Raphael-fournierPhoto publiée dans « Le Nouvel Observateur », migrants faisant la queue pour la distribution de repas sous surveillance policière, Calais |© Raphaël Fournier

     

    Ces images renvoient à des réalités que l’on ne peut évidemment pas nier. Ce n’est pas la diffusion de ces images qui interpelle, mais la répétition des mêmes qui finissent par cacher les autres. « Quand on parle des réfugiés dans les médias, il faut toujours que l’on montre des gens qui dorment dans la forêt etc. Alors oui sur le parcours migratoire ça va se passer comme ça mais c’est parce qu’ils n’ont pas le choix. » explique Christophe Stramba-Badiali.

    Pourquoi se limiter à de telles images ?

    [pullquote type= »2″] »Ces situations sont bien réelles et constituent aujourd’hui le quotidien d’un migrant sur sa route. On les prend donc en photo. » (Raphaël Fournier)[/pullquote]

    Bertrand Gaudillère explique : ces images là, « c’est l’arbre qui cache la forêt. (…) Ces évènements sont couverts parce qu’ils sont sous le fait de l’actualité. » Ils correspondent à une situation réelle « ingérable sanitairement et humainement » ayant donné lieu à une médiatisation forte. Ce sont ces images qui nous viennent alors à l’esprit lorsque l’on parle, en France, d’immigration. Il y a une identification qui se créée entre ces images et ce fait de société. Utiliser ce genre de représentation « simple » rend alors l’argumentation plus claire.

    Dans la presse quotidienne, l’image doit parler d’elle-même. Elle doit nous permettre d’identifier de manière immédiate de qui et de quoi l’on parle : « Ce sont des photos qui parlent d’elles-même, efficaces, dotées d’un message et d’une information claire. » nous dit Raphaël Fournier. Le lecteur a besoin d’identification et ces photos, simples d’interprétation, permettent d’avoir des clés de lecture facile.

    Emmanuel Zbinden confirme : « On veut voir ce que l’on sait ou ce que l’on croit savoir. »

     

    Capture d'écran RTBFCapture d’écran, RTBF.be

     

    Christophe Stramba documente actuellement « les jours sans fin » des migrants vivant dans les camps bulgares. Il témoigne de son expérience de photographe : « Lors d’une lecture de portfolio, j’ai montré la photo d’un réfugié syrien assis à la terrasse d’un bar branché : il est hyper clean, boit une bière et utilise la WIFI sur son téléphone portable. »

     

    _B7A7944-ModifierHaitham boit une bière dans un café branché du centre d’Harmanli en Bulgarie et profite d’une connexion Wifi gratuite pour prendre des nouvelles de sa famille en Syrie |© Christophe Stramba-Badiali/Haytham Pictures

     

    Il continue : « L’iconographe en face de moi s’est sentie dérangée par cette image : ça ne correspondait pas à la représentation qu’elle se faisait du migrant. Ma série manquait de photos percutantes. Mais je ne vais pas faire de la mise en scène pour dire que les migrants dorment dans des hangars alors que ce n’est pas le cas. Peut-être que c’est effectivement le cas sur certains parcours migratoire, mais dans le camp où j’étais, non. J’ai rencontré des gens qui avaient un budget de 4000, 5000, 6000 euros. J’ai rencontré des gens qui avaient 2 maisons, partaient en vacances très souvent et avaient une culture hallucinante. La scène sur cette photo, ça pourrait se passer en bas de chez moi. Et qui me dit qu’en bas de chez moi il n’y a pas aussi des réfugiés syriens ? On met les gens dans des cases et on s’attend à ce qu’ils soient comme ça mais on ne voit pas vraiment la réalité en face. »

     

    _B7A8873-ModifierAprès de nombreux mois dans le camp de réfugiés syriens d’Harmanli et de nombreuses tentatives légales pour quitter la Bulgarie, Ahmad et son cousin décident d’acheter un billet dans le train de nuit qui rejoint la Roumanie |© Christophe Stramba-Badiali/Haytham Pictures

     

    Face à ce constat, on ne peut que se rallier au questionnement de Bertrand Gaudillère : « Quand ces gens-là ne sont pas sous le feu des projecteurs [à Calais, Lampedusa, Melilla], ça se passe comment de vivre en étant sans-papiers ? »

     

    Quelles images utiliser alors ?

    Jobard024Luqman et un de ses amis, de jeunes afghans, arrivent à Paris après 11 mois de parcours |© Olivier Jobard



    « Dans ce genre de situation [l’immigration], c’est très difficile d’isoler une image, et c’est pourtant ce que l’on nous demande. » – Bertrand Gaudillère

    Ce n’est pas tant les images qu’il faut remettre en question que la manière de les présenter et de les utiliser. Bertrand souligne : « Dans ces problématiques là, la narration est importante ». Pourquoi ? Parce que la narration, selon Olivier Jobard, c’est « un parcours où tu t’appropries la personne ». On l’humanise et on se met dans une attitude d’empathie.

    « Derrière ces chiffres et ces images, il y a des vraies personnes, des vraies histoires, des vrais parcours de vie. ». Quand Bertrand Gaudillère parle de son reportage sur Guilherme, un angolais sans-papiers menacé d’expulsion en 2010, publié en 2011 dans L’Humanité, il explique : « aborder la question de l’immigration par le biais de cette histoire là en particulier, c’était intéressant parce que ça me permettait de donner accès à la quasi totalité de la problématique d’une personne sans papier en France à travers un seul cas. Il y avait un fil narratif qui était assez facile à tisser et à rendre compréhensible à un public large. »

    Il ne s’agit pas tant d’identifier la photo de migrants à une situation « impersonnelle » (l’immigration,) qu’à soi-même : « Avec mes images, j’ai envie de poser des questions, que les gens se disent « et moi, qu’est-ce que j’aurais fait à sa place ? » ».

     

    RESF PREMIERE JOURNEE EN LIBERTE POUR GUILHERME DEPUIS LONGTEMPS. VENDREDI 9 AVRIL 2010. APRES JOURS, GUILHERME EST A LA SORTIE DE L ECOLE GILBERT DRU POUR VENIR CHERCHER SES ENFANTS. AVEC SON EPOUSE FLORENCE, LA FAMILLE EST DE NOUVEAU REUNIE. LYON 7 EMELyon, le 9 avril 2010. Guilherme retrouve à la sortie de l’école ses enfants qu’il n’a pas vus depuis le 18 janvier, date de sa première interpellation suite à un contrôle d’identité. Le 31 janvier, il sera condamné à deux mois de prison ferme pour refus d’embarquement lors de la première tentative d’expulsion |© Bertrand Gaudillère


    Mais isoler une image s’avère parfois nécessaire, pour des raisons éditoriales par exemple. Comment le faire de manière pertinente et éviter une interprétation négative de l’image ?

  • En variant les images ?
  • En changeant notre manière de les contextualiser ?
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    Pour Olivier Jobard, il ne faut pas se limiter uniquement aux images de passage :

    « On a beaucoup vu de photos de passage dans l’enclave espagnole de Melilla au Maroc où les migrants apparaissent comme des hordes sauvages. En fait, ils se déshumanisent volontairement en se mettant en groupe pour pouvoir passer. Ce sont souvent des gens éduqués mais ils sont dans un tel besoin de mettre en œuvre ce passage qu’ils sont prêts à tout. Je suis allé les photographier pour une commande. Mais ce que je trouvais vraiment intéressant, c’était de montrer le contraste entre les conditions inhumaines dans lesquelles ils passent à Melilla et en même temps, leur apparence 1 semaine, 15 jours, 1 mois après, une fois parvenus en Espagne : là ils sont complètement endimanchés, beaux, fiers. Si on se limite aux photos de passage, on peut vraiment donner une image négative de l’immigration. »

    Transmettre le témoignage des migrants permettrait aussi de tempérer le spectaculaire de la situation et d’humaniser ce qui peut être perçu comme agressif :

    « Il y a plusieurs années, j’ai réalisé une commande à Calais où les images de nuits étaient assez impressionnantes, du style des hommes qui sautent sur les grillages et courent derrière les camions. Mais j’ai aussi voulu montrer le côté humain, c’est-à-dire les conditions de vie dans lesquelles ils vivaient.Je trouve ça bien de faire la part des choses : montrer ces conditions justement permet de comprendre ce qu’ils sont obligés de faire pour passer. Ce n’est pas un choix de passer en groupe, de manière violente et d’être obligé de faire des effractions sur les camions pour rentrer. Ce ne sont pas eux qui s’imposent ça. »

    mathias-depardon-beyond-the-borderAu-delà des frontières |© Mathias Depardon

     

    De ces images spectaculaires, « il faut s’en méfier. Une fois, j’ai photographié un homme sur un grillage à Calais, pour Le Monde. J’étais avec une journaliste du quotidien spécialisée dans l’immigration. Et elle a recueilli son témoignage. Cet homme a passé 5 heures au-dessus du grillage avant de se faire interpeler, seul endroit où on n’a pas le droit de vous arrêter. De là, il a lancé un appel à la journaliste en lui expliquant qui il était et d’où il venait. D’avoir son témoignage, en plus de la photo, ça l’humanise. (…) On comprend pourquoi il ne peut plus vivre dans son pays. (…) La personne concernée – qui immigre – va, en général, avoir des mots beaucoup plus doux que l’image que je donne de la situation. C’est ce décalage que je trouve humain. »

     

    olivier-jobard-02Kingsley |© Olivier Jobard

     

    Olivier continue : « La situation n’est jamais simple. Les faiblesses des migrants, leur lâcheté parfois, c’est aussi intéressant à montrer. C’est ce qui les rend humains, c’est là où l’on touche un peu plus le réel. Il ne faut pas vouloir absolument montrer le gentil contre la méchante institution. Quand tu n’as pas beaucoup de place pour publier tes photos, tu te limites vite au caricatural. ».

    L’enjeu de la représentation de l’immigration aujourd’hui ? Faire parler les images sans tomber dans ce caricatural. Pour Rapgaël Fournier, « il ne faut pas oublier le rôle fort que joue l’esthétique dans le photojournalisme, et qui est utilisé comme vecteur de l’information. Les belles images, celles avec une esthétique forte, sont aussi celles qui sont souvent publiées. ». Il s’agit dès lors de savoir faire, dans chaque situation, la part des choses.

     

    _B7A7900-ModifierUn jeune réfugié assis sur un lit dans un des bâtiments du camp de réfugiés syriens d’Harmanli, Bulgarie |© Christophe Stramba-Badiali/Haytham Pictures

    En savoir plus sur les photographes :
    Olivier Jobard, Christophe Stramba-Badiali, Raphaël Fournier, Bertrand Gaudillère, Mathias Depardon.

    Publication citée :
    – Maryvonne Buss, « Moi, Guilherme, angolais, sans papiers », in L’Humanité, décembre 2011. Photos de Bertrand Gaudillère

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  1. […] L’immigration illégale vers l’Europe est un thème récurrent dans la presse française. OAI13 s’interroge sur la manière dont les photographes représentent l’immigration et sur les images les médias choisissent de diffuser. Photographier un groupe d’individus entassés dans un bateau ou qui courent derrière un camion, qu’est-ce que ça signifie? (Merci aux photographes Olivier Jobard, Bertrand Gaudillère, Christophe Stramba-Badiali, Raphaël Fournier et Mylène Zizzo).  […]

  2. […] "[…].Aujourd’hui, OAI13 s’interroge sur la manière dont les photographes représentent l’immigration et sur les images les médias choisissent de diffuser. Photographier un groupe d’individus entassés dans un bateau ou qui courent derrière un camion, qu’est-ce que ça signifie ? […]"  […]

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