TRIBUNE | France(s) Territoire Liquide selon Paul Wombell : la genèse d’un projet

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Paul Wombell

► Cet article est une tribune de Paul Wombell, directeur artistique de la Mission photographique France(s) Territoire Liquide.
Cliquez-ici pour accéder à notre dossier sur France(s) Territoire Liquide, le projet de 43 photographes qui regardent la France

Lorsque l’on m’a demandé, début 2011, si je pouvais envisager de m’engager dans cette nouvelle mission sur le territoire et le paysage français, cela m’a semblé intéressant. Je n’avais jamais participé à ce genre de projet auparavant. Bien sûr, je connaissais le projet historique de la Datar. Et la manière dont la photographie peut interpréter les relations changeantes entre l’homme et la terre, avec le bouleversement climatique, m’intéresse, comme m’intéresse la façon dont la technologie peut redéfinir l’espace. A ce moment-là, je n’avais qu’une vague idée de ce que ma participation impliquerait, si ce n’était des déplacements à Paris tous les 3-4 mois pour rencontrer les différents photographes intervenant dans le projet.

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Les membres de la mission recherchaient quelqu’un qui donnerait une direction au projet, qui créerait et rédigerait une sorte de « manifeste », et qui travaillerait avec chacun des photographes sur le développement de leurs idées. J’ai dis oui, et c’est ainsi que pendant trois ans, j’ai voyagé régulièrement en France et que je me suis lancé dans cette aventure totalement passionnante.

Au début, il y avait environ 30 photographes impliqués, mais en l’espace de 12 mois, ils sont devenus une cinquantaine. Mes premiers rendez-vous consistaient plutôt à faire connaissance avec chaque photographe et à donner des conférences sur ma conception de la photographie. Je parlais aussi de la nécessité de penser à plusieurs mesures temporelles qui ne sont pas seulement fondées sur l’expérience humaine, que d’autres formes matérielles dans le monde possèdent leur propre temporalité et leur propre vie en dehors de celles de l’homme. Il s’agit donc de questionner directement la position centrale de l’homme dans le monde, et les démarcations créées entre l’homme et la nature. J’observai que l’un des thèmes traités dans les travaux était celui des frontières. Où sont-elles ? Sont-elles visibles ? Permanentes ? Et c’est de là qu’est née l’idée des territoires liquides.

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Je faisais des allers-retours à Paris et passais les vendredi et samedi à regarder les travaux photographiques et à en discuter. Parfois, je rencontrais jusqu’à 20 photographes pendant ces deux jours. Je rentrais à Londres totalement épuisé, mais avec un sentiment d’accomplissement à mesure que le projet avançait et que de très bonnes images émergeaient. Malheureusement, j’ai dû, au bout d’un certain moment, prendre la décision d’écarter certains photographes qui ne correspondaient pas à la mission. Ce n’était pas une question de qualité de travail photographique, mais de la direction que prenait le projet en devenant de plus en plus expérimental et ouvert. Il était très vaguement question d’une exposition et d’un livre dans un futur indéfini, mais les 18 premiers mois étaient surtout consacrés à la direction que prendrait la mission.

En dépit de la référence directe à la Datar en terme d’inspiration, la mission s’en est clairement détachée en raison des changements culturels, sociaux, artistiques, techniques et politiques qui se sont produits depuis les années 1980. Cette mission ne se serait jamais développée comme elle l’a fait sans les réseaux sociaux. Je ne trouve rien en photographie qui puisse être comparé à la façon dont s’est développé la mission ces trois dernières années. La première chose qui vient à l’esprit est la façon dont le metteur en scène Peter Brook a travaillé avec une troupe d’acteurs qui a improvisé durant une très longue période de répétitions dans la production de quelque chose d’énorme sur des thèmes importants. France(s) Territoire Liquide a quelque chose de cette démesure : le projet s’est étalé sur une longue période et a rassemblé les forces d’un important groupe de photographes travaillant sur un thème majeur, en l’occurrence le territoire français. Notre mission est devenue un laboratoire visuel avec des ateliers, des conférences, des discussions, de la recherche, où l’expérimentation était acceptée, où des amitiés sont nées, et qui a abouti à une exposition et un livre plutôt qu’une pièce de théâtre. Donc le processus était aussi important que le résultat. Et le résultat est une entreprise collective où les rôles individuels sont plus importants grâce à leur lien avec les autres travaux de la mission. La comparaison avec une pièce de théâtre peut être prolongée dans le sens où les séries photographiques produites sont comme des personnages conçus par les photographes, qui jouent leur rôle en lien avec les autres et ensemble pour le public de la galerie.

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France(s) Territoire Liquide est aussi très actuel. Les récentes élections européennes ont amené les questions de nationalité, de frontières et de mondialisation au cœur de l’actualité politique. Où sont les frontières d’un pays ? Un Etat peut-il contrôler ses propres frontières ? Et aujourd’hui, alors que le président Hollande propose de redessiner les frontières internes de la France en transformant 22 régions en 14 « super-régions », ces questions sont celles que se posent nombre de personnes. Les photographes de la mission traitent certaines de ces mêmes questions d’une manière visible, ouverte et complexe. Ils demandent au public de regarder leur monde, mais pas de façon politique et conventionnelle. Comment donnons-nous du sens à l’endroit où nous vivons, que ce soit en France ou ailleurs ? Ce territoire où nous vivons et qui se modifie à cause de l’activité humaine, du changement climatique et de celui de l’environnement.


Paul Wombell

Texte traduit de l’anglais par Carole Coen
Texte original