Photographier le virtuel, rencontre avec Thibault Brunet

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Thibault Brunet (qui nous a raconté une image ici) réalise un travail de photographe dans les jeux vidéos. Il se détache du gameplay et explore l’univers virtuel tel un photographe baroudeur. Il inaugure sa première exposition personnelle à Bruxelles, du 19 avril prochain au 19 mai au sein de la galerie 4RT Contemporary. Exposé à la BnF parmi les photographes de la Bourse du Talent, aux Boutographies, au Musée de l’Elysée à Lausanne, et sélectionné pour faire partie de l’exposition itinérante (re)Génération2, Thibault Brunet intéresse et interroge. Interview.


Age13 : Quel est ton parcours ?
Thibault Brunet : J’ai d’abord fréquenté la fac d’arts plastiques à Montpellier et j’ai ensuite intégré les Beaux Arts à Nîmes. Après mon diplôme, je suis allé m’installer à Lille avec l’envie d’être plus près de Paris, de Bruxelles, de Londres.

Age13 : Et ton parcours artistique ?
T-B : Quand on est en 5ème année aux Beaux Arts, on doit développer un axe de travail. À l’époque je ne travaillais pas encore sur les univers virtuels mais plutôt sur la question du vrai/faux. Je photographiais des animaux empaillés, des fleurs en plastiques. J’ai aussi commencé ma série Vice City. Tout s’entre-mêlait, mais je pensais vraiment questionner le rapport vrai/faux. Puis, au fur et à mesure de ma pratique, je me suis rendu compte que le problème était un peu différent…
Je ne suis pas du tout photographe au sens propre, je n’ai jamais utilisé d’appareil photo. Les jeux vidéos et les univers virtuels me permettent d’avoir encore plus de distance face à mon sujet.

Vice City, Thibault Brunet

Age13 : Pourquoi as-tu commencé à photographier des univers virtuels ?
T-B :Je raconte toujours la même histoire…Je jouais au jeu GTA San Andreas dans lequel tu as une mission où tu dois faire chanter un homme politique. Pour la réaliser, on te donne un appareil photo, et toi tu vas photographier l’homme politique dans une situation compromettante. Et en fait, j’ai gardé l’appareil. J’ai joué avec. Un jour, je me suis rendu compte que les photos s’enregistraient sur mon disque dur, et là ça a tout changé. Je prenais beaucoup de plaisir à me balader loin de tout et photographier cet univers. J’avais l’impression d’être devenu un trappeur. Voilà, j’ai commencé comme ça.
Et par chance, un an après mon diplôme aux Beaux Arts de Nîmes, mon école a été sélectionné pour un concours de photo qui s’appelle reGénération, mon ancienne prof de photo (Brigitte Bauer) a présenté 10 étudiants dont moi. J’ai été retenu et ma série Vice city est partie avec 79 autres travaux à travers le monde pendant 2 ans. Grâce à cette exposition, j’ai vu que mon travail dans des univers virtuels avait un écho très positif.

Age13 : Tu disais tout à l’heure « je ne suis pas du tout photographe ». Comment définis-tu le photographe ?
T-B : À l’époque je ne me sentais pas du tout photographe. Mais maintenant, de plus en plus, j’en adopte la démarche. Je ne me contente pas de faire des screenshots dans un univers virtuels. Je réfléchis de plus en plus à mes cadrages. Qu’est-ce qu’un photographe ? C’est large comme question. Je ne sais pas si je suis photographe, mais on va dire que je travaille dans ce sens là.

Age13 : Pourquoi est-ce grisant de se plonger dans un univers virtuel ?
T-B : C’est grisant parce que c’est ailleurs, mais en plus c’est un ailleurs depuis mon canapé, dans l’intimité et le confort de ma chambre. C’est facile. Et puis c’est tout de suite dans l’intensité: pas d’heures d’avion, pas de paperasse, pas de préparations, pas d’anticipation. C’est grisant aussi parce que c’est pas banal, c’est immédiat et c’est puissamment immersif.
L’autre jour, j’écoutais une émission de radio où le producteur d’Avalon était interviewé. Il racontait qu’il avait passé 2 ans à jouer aux jeux vidéos avant de se lancer dans la réalisation du film. Les gens lui demandaient si ça le dérangeait pas de perdre tout ce temps de vie. Lui, répondait : « Non, je me suis réalisé dans le virtuel ». Les Espaces virtuels sont devenus des espaces d’accomplissement.

Thibault Brunet, Open-world

Thibault Brunet, Landscape

Age13 : Ton jeu vidéo préféré ?
T-B : Mario.

Age13 : Ok, et le jeu vidéo, selon toi, dont l’univers visuel était le mieux développé et le plus immersif ?
T-B : Mario aussi.
En ce moment je joue à Battlefield. J’aime quand les jeux ont un contexte contemporain. Et j’aime aussi quand je peux être tranquille, me détacher du gameplay et faire ce que je veux (comme GTA).

Age13 : Est-ce que le photographe a un rôle à jouer dans l’élaboration d’univers pour les jeux vidéos ?
T-B : Oui, peut être. J’en sais rien en vrai.
Généralement on me demande l’inverse, est-ce que les jeux vidéos ont une place dans l’art.

Age13 : Comment ton travail a-t-il été reçu par le milieu de la photo ?
T-B : Plutôt bien. Ça me surprend encore. Je pensais que les gamers allaient trouver mon travail fantastique et que les photographes me traiteraient d’imposteur… et en fait, c’est tout le contraire. Les gamers me détestent et les photographes trouvent globalement que j’ai eu une idée pas trop mauvaise.

Thibault Brunet, First Person Shooter

Age13 : Pourquoi les gamers te détestent ?
T-B : Je pense que je leur vole un truc. On me tue sur les forums ! Peut-être que le jeu vidéo doit rester dans le jeu vidéo. En le faisant entrer dans le milieu de l’art, je dois leur enlever quelque chose. Je ne suis pas le premier à faire ce genre de choses. Il y a des artistes qui faisaient des screenshots dans Second Life. Mais c’est avant tout une pratique de gamers. On trouve des screenshots sur tous les forums de jeux. Moi, je sais que mon intention n’est pas la même qu’un gamer, j’ai une démarche de photographe dans des univers virtuels. Les gamers ne voient pas cette différence. En plus pour eux le jeu est déjà une œuvre d’art à part entière. Il me voit comme le mec qui vole aux créateurs du jeu le fruit de leur travail.

Age13 : Comment appréhende tu ta vie d’artiste ?
T-B : C’est super d’avoir des expos, que les gens apprécient mon travail… Mais à côté de ça, je ne gagne pas beaucoup de sous. Mon travail prend un peu la lumière en ce moment…c’est très bien. Et en même temps, ça me fout la trouille. Je dois assurer maintenant. Il faut que je sois cohérent. Pour tout te dire, je ne sais pas vraiment où je suis actuellement. Je ne suis pas personne, et je ne suis pas quelqu’un non plus. J’attends.

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Molly Benn a co-fondé OAI13 en septembre 2013. Elle en a été la rédactrice en chef jusqu'en 2015. Elle est maintenant Community Editor FR pour Instagram. Ses opinions sur OAI13 sont les siennes et pas celles d'Instagram.