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Patty Carroll : femmes drapées, femmes invisibles ?

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Patty Carroll a réalisé des dizaines et des dizaines de portraits de femmes… drapées. De ces modèles sans visages, c’est tout juste si l’on distingue la forme des corps tant ces longs voiles qui les recouvrent se confondent avec le décor. Dans cette série intitulée Anonymous Women: Draped, la photographe américaine interroge, non sans humour, les relations entre domesticité et identité féminine.

| Par Nathalie Hof |Images © Patty Carroll



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► ► ► Cet article fait partie du dossier de portfolios : Photographier le voile (portfolios)

Patty Carroll est photographe et professeure de photographie aux Beaux-Arts de Chicago. Quand en 2003, elle déménage avec son mari dans un ranch américain, elle s’enthousiasme : c’est la maison qu’elle n’a jamais eu et dont elle a toujours rêvé !

Elle découvre alors de vieilles draperies dans les greniers et passe des heures à parcourir les marchés et magasins brocantes pour meubler son nouveau chez-soi à son goût. Dans cette frénésie, la photographe s’interroge sur cette obsession que l’on a à s’occuper de sa maison. Obsession qui concernerait avant tout les femmes, qui, pendant longtemps, se sont vues assignées un rôle principalement domestique. Elle explique ainsi au British Journal of Photography : « C’est un endroit où elles peuvent se faire plaisir et projeter ce qu’elles sont. » La maison devient alors « une part de vous et vous en devenez une part aussi. »



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Qu’est-ce que cela signifie « avoir une maison », un « chez soi » ? Quelle influence avons-nous sur ce lieu et réciproquement, quelle empreinte ce lieu intime laisse-t-il sur nos identités ? Autant de questions que soulèvent ces images. Le « chez soi », s’il peut d’abord être assimilé au refuge, au cocon dans lequel on se replit, peut aussi être un lieu de confinement, celui que l’on a (pas) choisi et où pourtant, on est assigné.



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Le souci de la décoration tourne ici à l’obsession et on ne sait plus si ces voiles que portent ces femmes les protègent ou les aliènent. Elles semblent s’être laissées pénétrer par cette surenchère de tissus, de motifs et de couleurs qui s’accapare tout l’espace : le souci de la domesticité a fini par les rendre invisibles et anonymes. Entre sécurité et claustrophobie, la frontière ne semble jamais avoir été aussi indiscernable.



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Parfois intitulées par le nom de la femme photographiée et parfois par le nom ou la qualité d’un objet, les photos brouillent les frontières entre sujet et objet.

« Penchée », « chaise rose », « Lilly » : des noms qui semblent appartenir au même registre et qui finissent par s’aligner sur le même champ de signification. Qui possède quoi ? Lilly, sa chaise rose et les motifs de son voile, n’est-ce pas finalement la même chose ?



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Patty Carroll nous interpelle ici sur ce qui constitue nos identités. À travers le prisme du rapport des femmes et de leur domesticité, l’artiste semble poser, entre les lignes, la question plus générale de l’imbrication entre l’identité, le lieu, la culture et les objets et symboles qui l’accompagnent : si la ou les culture(s) dans lesquelles l’on s’est construit est un repère qui nous permet de nous orienter dans la vie, une sur-identification à ses valeurs ne risque-t-elle pas de conduire à une négation de nos individualités ?

Des drapages des statues grecques aux femmes en burqa en passant par les robes des juges et des prêtres : ces long tissus qui recouvrent la quasi totalité des corps peuvent-ils nous permettre d’exprimer notre identité ou leur quasi disparition derrière le vêtement rend toute identification et donc toute expression personnelle impossible ?



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La réponse que propose Patty dans cette série est exempte de tout jugement et empreinte de respect à l’égard des traditions auxquelles elle s’adresse : « Je crois que tout le monde a une identité cachée formée par des traditions personnelles, des souvenirs et des idées camouflées du monde extérieur. Cultiver ces mondes psychologiques, émotionnels et intellectuels internes est peut-être notre plus grand défi, quelque soit le lieu d’où l’on vient et où l’on vit ».



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En savoir plus sur Patty Carroll :

  • Patty Carroll est diplômée en graphisme design (de l’Université de l’Illinois) et en photographie (Master de photographie à l’Institut de Design de Chicago et étude de photographie plasticienne auprès de Aaron Siskind, Arthur Siegel, and Garry Winogrand)
  • Son site internet : pattycarroll.com