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Faut-il continuer à documenter le conflit syrien ?

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Alors que le conflit syrien perdure depuis près de trois ans, les journalistes internationaux se retrouvent aujourd’hui dans la presque impossibilité de le couvrir tant les conditions de travail sont dangereuses. Enlèvements et kidnappings ont dissuadé toutes les rédactions occidentales : plus personne n’est envoyé sur le terrain. Les images qui nous arrivent sont essentiellement réalisées par de jeunes photojournalistes syriens.
Dans ce contexte, quand les journalistes deviennent des cibles dans un conflit, se doivent-ils de continuer à partir sur le terrain pour faire leur métier au péril de leur vie ? On a posé la question à deux acteurs des médias, Patrick Baz, responsable photo AFP au Moyen Orient, et Ammar Abd Rabbo, photojournaliste franco-syrien, qui chacun ont une opinion bien différente sur la question.

| par Molly Benn


AlepJuin2014_045Alep, Juin 2014 © Ammar Abd Rabbo



► ► ► Cet article fait partie du dossier Documenter le conflit : mission impossible ?

Cette semaine encore, mardi 2 septembre, on apprenait l’assassinat en Syrie d’un deuxième journaliste américain par l’État islamique, Steven Sotloff, après James Foley il y a moins de deux semaines. Selon le comité de protection des journalistes, 69 journalistes sont décédés en Syrie depuis le début du conflit, près de 80 ont été kidnappés et on compte une vingtaine d’entre eux encore en captivité aujourd’hui. Dans un article du New York Times, Martin Baron, le rédacteur en chef du Washington Post se demande s’il faut continuer de travailler quand l’exercice de son métier devient suicidaire.

[pullquote type= »2″] »À quoi ça sert de partir si nous devenons nous même l’information ? » – Patrick Baz[/pullquote]

Pour Patrick Baz, la réponse est claire : « Il ne faut pas aller en Syrie. Je me suis fait critiqué quand j’ai affirmé mon opinion les premières fois mais je n’en démords pas, il ne faut pas y aller. On ne fait pas un métier de suicidaires. À quoi ça sert de partir si nous devenons nous même l’information ? Dès qu’un occidental met les pieds en Syrie, il est enlevé et il devient un sujet d’actualité. Nous sommes là pour couvrir l’actualité et non faire l’actualité ».


AlepJuin2014_043Alep, Juin 2014 © Ammar Abd Rabbo


Pour Ammar, par contre, cette question ne devrait même pas se poser : raconter ce qui se passe en Syrie est absolument essentiel, surtout par le regard de la presse étrangère : « Je pense qu’on n’a pas le droit de négliger ce conflit. Notre mission en tant que journaliste est de continuer à raconter ce qui se passe. Il faut certainement faire plus attention et travailler différemment ou mettre plus de moyens. Mais on ne peut pas décider que, parce qu’un conflit est trop dangereux, on n’y va plus. En agissant de la sorte, on condamne les syriens à une double peine.


D’abord, ils sont bombardés et pris en otage par leur régime et l’État islamique. Et en plus personne n’est plus là pour raconter ce qui leur arrive parce que la presse libre et indépendante, qui représente « la conscience de l’humanité », a peur d’aller sur place pour documenter leur situation. De plus, on ne voit que ceux qui se font enlever. J’étais il y a encore quelques semaines à Alep avec une journaliste française. Deux autres consœurs s’y sont rendues en juillet. Il y a actuellement des Belges, des Allemands et des Anglais à Alep ou qui viennent d’en sortir (des journalistes indépendants, ndlr). Y aller ne veut pas dire « se faire prendre à tous les coups »… »


AlepJuin2014_041Alep, Juin 2014 © Ammar Abd Rabbo


Qu’est-ce que la presse libre et « la conscience de l’humanité » pour Ammar ? C’est la presse qui a les moyens d’envoyer des journalistes sur plusieurs semaines voire plusieurs mois pour documenter une situation, recouper les informations et diffuser à l’échelle mondiale : une presse majoritairement occidentale. Pourtant depuis plusieurs mois, l’essentiel des images réalisées en Syrie sont du fait de photojournalistes syriens. Patrick confirme : « Aujourd’hui, je ne reçois que des photos de jeunes journalistes locaux. C’est vraiment bien ce qu’ils font. Ils apprennent sur le tas et très rapidement ».

[pullquote type= »2″] »Les kidnappings, exécutions et décès de journalistes s’inscrivent dans une seule et même logique : intimider les journalistes et leur signifier qu’ils ne sont pas les bienvenus. » – Ammar Abd Rabbo[/pullquote]

Mais les photojournalistes syriens courent exactement les même risques que les occidentaux. Depuis le début du conflit, une terreur implacable a été instaurée en Syrie afin d’empêcher au maximum la circulation des images. Ammar raconte :

« En ce qui concerne le régime syrien, n’importe quel porteur de caméra ou d’appareil photo, professionnel ou non, était une cible potentielle. Il y a des gens qui ont fait de la prison juste parce qu’ils avaient une caméra à la main. Le régime tout comme les djihadistes n’ont pas intérêt à ce que le monde sache ce qui se passe en Syrie. Les kidnappings, exécutions et décès de journalistes s’inscrivent dans une seule et même logique : intimider les journalistes et leur signifier qu’ils ne sont pas les bienvenus. Et ça a bien fonctionné. De Paris à Hambourg en passant par Londres et Berlin, les rédactions n’envoient plus personne. »

Cependant, malgré cette injonction sécuritaire, Ammar témoigne d’arrangements qui mettent d’autant plus la vie des journalistes en danger :

« Les rédactions envoient des pigistes mais sans le dire pour ne pas être responsable s’il leur arrive quelque chose. On utilise des correspondants locaux tout en sachant qu’ils prennent des risques énormes. Mais le décès de photojournalistes locaux sont plus discrets que la disparitions de journalistes occidentaux. Ces raisonnements sont extrêmement malsains et hypocrites, mais ils existent pourtant dans certaines rédactions. Enfin, quelques acteurs décident aussi de couvrir ce qui se passe à Alep depuis Beyrouth ou Istanbul : ce qui est complètement absurde ! C’est la négation même du journalisme de terrain. »


AlepJuin2014_046Alep, Juin 2014 © Ammar Abd Rabbo


À cette question, « faut-il partir en Syrie ? » Nombreux sont ceux qui restent sans réponse. La barbarie des exactions commises en terrain syrien à l’encontre de la population et des journalistes horrifie.

Pour Patrick Baz : « Il y a des conflits dangereux que nous continuons à couvrir comme Gaza, le Mali, l’Irak et l’Ukraine. Dans ces conflits nous ne faisons pas partie des enjeux politico-militaires. Qu’un journaliste se fasse tuer en couvrant un conflit cela fait partie du métier mais en tant qu’otage nous devenons une carte qui fait de nous un atout entre les mains des ravisseurs. Nous devenons acteurs malgré nous. »

Mais Ammar veut continuer de croire que documenter ce conflit est toujours possible car, pour lui, abandonner serait pire que tout le reste :

« Notre métier, c’est de raconter ce qui se passe en Syrie. Ce n’est pas tous les jours qu’un peuple ayant vécu quarante ans de tyrannie se soulève contre son régime. Les insurrections, les combats, les arrestations ne risquent pas de s’arrêter d’ici peu. Cette situation de chaos est historique et c’est notre devoir de la raconter. Peut-être ne faut-il pas forcément couvrir la guerre. Il y a tant d’autres aspects du conflit syrien qui doivent être racontés. Sur le plan humanitaire, par exemple, on n’est pas loin des 7 millions de réfugiés. C’est une des plus grandes catastrophes humanitaires de ces cinquante dernières années. On ne peut pas décider de ne pas y aller. Ce n’est pas possible. On doit travailler autrement, s’entourer de plus de précautions, aborder des problématiques différentes… Mais on ne peut pas décider de ne plus y aller et faire comme s’il ne se passait rien. »






[box]Cet article fait partie du dossier de la semaine du 01.09.14 : Documenter le conflit : mission impossible ?[/box]

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Molly Benn a co-fondé OAI13 en septembre 2013. Elle en a été la rédactrice en chef jusqu'en 2015. Elle est maintenant Community Editor FR pour Instagram. Ses opinions sur OAI13 sont les siennes et pas celles d'Instagram.

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