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C’était mieux maintenant : Le trompe-l’oeil

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Ta Ta Top
Ta Ta Top


L’été dernier, c’est un soutien-gorge qui a ramené au premier plan de l’actualité cet art ancestral qu’est le trompe-l’oeil. Un haut de bikini tout simple, imitant les seins nus, destiné à contrer les réseaux sociaux tels que Facebook ou Instagram, trop prompts à condamner la nudité par la censure des images ou la clôture des comptes des utilisateurs. Ces quelques centimètres carrés de tissus s’amusant à dévoiler ce qu’ils sont justement censés cacher nous rappellent que l’oeil du spectateur aime être trompé par la virtuosité de l’artiste. A l’ère ou la manipulation numérique rend l’exercice facile, des artistes poursuivent une tradition du trompe-l’oeil avec des moyens naturels. Ils ne se disent pas tous exclusivement photographes, mais c’est toujours, au final, la photographie qui consacre leur travail.

L’idée de trompe-l’oeil est presque inscrite dans le programme de l’appareil photographique. Puisque le cadrage et la profondeur de champ permettent, sur un même plan, des rapprochements cocasses ou extrêmement signifiants. Ainsi, le touriste qui pose son doigt à la pointe de la Tour Eiffel ou soutient, du plat de la main, la Tour de Pise, ne se doute-t-il pas que dans les années 30, Eleazar Langman, photographe russe compagnon d’Alexandre Rodchenko, tire toute la saveur du procédé dans une photo-choc. L’image est percutante : dans la société soviétique qui est en train de se construire, l’homme deviendra une unité mathématique mesurable, interchangeable et anonyme.



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Apparu il y a moins d’une dizaine d’années, le phénomène Liu Bollin est déjà un peu retombé. L’artiste chinois est peint par des assistants de façon à se fondre dans le décor. Mais la forte dimension politique de ses premières œuvres (disparition d’une conscience et d’une liberté individuelle dans la société chinoise ou sous le poids de la société de consommation) se transforme progressivement en action touristico-artistique au quatre coins du monde. Un danger qui guette toujours l’art du trompe-l’oeil, menacé de devenir une virtuosité un peu creuse.



Liu Bolin
Liu Bollin



Liu Bolin
Liu Bollin



Liu Bolin
Liu Bollin


Liu Bollin aurait-il inventé cet art du camouflage ? Non ! En 1986, Vera Lehndorff (plus connue sous son nom de mannequin,Veruschka) publie, avec le photographe Holger Trülzsch ses « Tranz-Figurazione » qui préfigurent le travail de Liu Bollin, mais dans un esprit un peu différent. L’époque est alors au body-painting, le corps de l’artiste devient un objet de performances : il disparaît pour mieux parler de lui.



Vera Lehndorff et Holger Trülzsch
Vera Lehndorff et Holger Trülzsch



Vera Lehndorff et Holger Trülzsch
Vera Lehndorff et Holger Trülzsch


Dans ces deux ouvres, la peinture est le conducteur qui mène à la photographie. Aujourd’hui, c’est un autre artiste de body-painting, le japonais Choo San dont les réseaux sociaux ont fait exploser la notoriété. Là aussi, l’art de Choo San est 100% naturel, sans logiciel de retouche. Mais il est amusant de constater que c’est une photographe utilisant beaucoup les manipulations numériques qui l’a précédé : Nicole Tran Ba Vang a développé cette vision post-humaine dans sa série intitulée Collection automne-hiver 1999-2000. Un parfum de haute-couture et de science-fiction qui annonce déjà le fameux soutien-gorge de l’introduction.



Choo San
Choo San



Choo San
Choo San



Nicole Tran Ba Vang
Nicole Tran Ba Vang


Mais puisque justement, le trompe-l’oeil est devenu si facile à réaliser avec le numérique, qu’est-ce qui pousse donc un photographe comme Thomas Demand à récréer des photographies qui ont l’apparence de la réalité mais sont en fait des maquettes entièrement constituées avec du papier, de la colle et du carton ? Une forêt de papier traversée par une lumière artificielle. Une illusion presque parfaite, juste un peu trop parfaite.



Thomas Demand, Clearing, 2003
Thomas Demand, Clearing, 2003


C’est qu’à travers ses oeuvres (il se définit lui-même comme sculpteur/photographe), Thomas Demand nous délivre un double message : celui de nous rappeler qu’il ne faut pas attendre qu’une photographie nous délivre la vérité. Mais aussi celui de nous méfier de notre souci de perfection formelle : le vivant réside aussi dans les imperfections. Profitons d’aujourd’hui puisque rien ne permet donc d’affirmer que ce sera mieux demain.



par Bruno Dubreuil, chroniqueur dévoué

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