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Photo et histoire : le livre scolaire, formidable outil de propagande | OAI13 Bac 2014 #3

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Les livres d’histoire ne sont pas innocents. On passe un temps fou à apprendre par cœur dates, biographies et évènements historiques mais est-ce qu’on s’interroge sur le contenu réel de ce qu’on apprend ? Arno Gisinger, artiste photographe autrichien, s’est interrogé sur le rôle de la photographie dans les livres scolaires. Il a particulièrement étudié l’ouvrage d’histoire de référence des jeunes Allemands entre 1920 et 1944, moment particulièrement charnière. Ce travail s’intitule ironiquement « Leçon d’histoire ».



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► ► ► Cet article fait partie du dossier Le Bac version OAI13 !


« On nous parle souvent de la propagande par l’image, mais un des premiers l’exercice de cette manipulation se trouve dans les manuels d’école »

OAI13 : D’où t’es venue l’idée de travailler sur l’iconographie d’un livre d’histoire ?

Arno Gisinger : Dans le cadre d’un travail de longue haleine, j’ai été amené à me rendre dans une ville allemande, Braunschweig, qui contient une institution incroyable : l’Institut Georg Eckert, lieu de collection de manuels d’école du monde entier. Cet établissement est un véritable centre de recherche pour ceux qui écrivent les livres scolaires. Ce domaine est devenu essentiel dans les questions autour de la transmission à l’école. À l’approche de cette grande bibliothèque, j’ai eu envie de travailler sur la Première Guerre mondiale, étant donné que le centenaire approchait. Mais je suis tombé sur un livre qui m’a intéressé spécifiquement : un ouvrage d’histoire allemande écrit par un jeune auteur, Walther Gehl, nationaliste dans les années 1920 puis soutien du régime nazi, et qui va devenir l’auteur du grand manuel d’histoire de l’époque. J’ai retrouvé les 13 éditions de ce livre qui ont été publiées entre 1920 et 1944.


Gisinger9708.9Installation d’exposition d’Arno Gisinger


Qu’est-ce que tu as étudié dans ce livre ?

À partir de cet ouvrage, on peut retracer énormément de choses. Tout d’abord, on se rend bien compte de l’importance que les nazis et les systèmes totalitaires accordaient à l’image. On constate aussi la rapidité avec laquelle les images entraient dans les livres à cette époque. Les changements dans les livres d’histoire s’effectuent en quelques semaines en réaction face à l’histoire qui est en train de s’écrire. Une photographie de l’assemblée devient rapidement une photo d’un groupe de SA, le portrait d’Adolf Hitler éclipse celui de Friedrich Ebert, représentant de la République de Weimar. L’actualité devient histoire aussi vite qu’elle rentre dans ce manuel d’école. Au delà de ça, je me suis aussi intéressé à l’importance de la photographie dans les ouvrages scolaires.

Les premières éditions de ce livre ne comportent aucune image, et quand la technique d’impression des images se démocratisent, on voit apparaître au milieu des livres des sortes de cahiers d’images. Et enfin, je voulais aussi raconter une histoire de la photographie appliquée, c’est-à-dire d’une photographie au service de l’histoire immédiate et de la propagande.



« On voit beaucoup d’images de l’Allemagne moderne, d’architecture impressionnante et du peuple allemand au travail apparaître dans l’iconographie du livre. Bien sûr, en 1939, tout ceci devient beaucoup plus martial : on gomme ce qui tient de l’ordre du pacifisme et on rajoute des références à la puissance militaire allemande »

Qui est l’auteur de ce livre ? Quelle est sont histoire ?

Walther Gehl est un historien brillant qui vire au national-socialisme à l’approche de la Seconde Guerre mondiale. Il commence à écrire ce livre d’histoire sous la République de Weimar en 1923. En 1933, il adapte son livre au régime et en 1939, il écrit évidemment sur la guerre. C’est l’histoire d’un homme qui réécrit incessamment le même livre et qui se met petit à petit au service du régime nazi.



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Comment se représente le virage idéologique de l’auteur ?

On pourrait imaginer un virage assez simpliste où Walther Gehl effacerait Lénine et Gandhi pour les remplacer par des images de propagande. Mais en fait non, ça ne se passe pas comme ça. La réécriture de ce livre ne se fait pas par épuration. On parlerait plutôt d’une reconfiguration des images. On remplace et on ajoute des choses, mais à aucun moment on ne peut observer une rupture totale. En cela, la stratégie est à la fois intelligente mais aussi très perfide, parce qu’on donne un nouveau sens l’histoire en changeant seulement quelques détails.

Par exemple, on voit beaucoup d’images de l’Allemagne moderne, d’architecture impressionnante et du peuple allemand au travail apparaître dans l’iconographie du livre. Bien sûr, en 1939, tout ceci devient beaucoup plus martial : on gomme ce qui tient de l’ordre du pacifisme et on rajoute des références à la puissance militaire allemande. Toute cette réécriture est très maligne parce qu’on a l’impression de lire toujours le même livre, sauf qu’à chaque nouvelle lecture, seuls quelques détails changent.



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Quel rôle l’auteur donne-il à l’image à ce moment là ?

L’image n’est pas qu’illustration. Elle existe seule, avec une légende, dans des pages dédiées en milieu ou en fin de livre, et elle s’intègre dans la narration par illustration directe mais aussi en référence dans le texte. Le cahier d’images présente une chronologie à lui seul et donne une certaine image de l’histoire.

L’Institut Georg Eckert rassemble des ouvrages d’école qui servent de source pour ceux qui écrivent les manuels d’aujourd’hui. Est-ce que ça n’entraîne — dans une certaine mesure — pas une reproduction de cette propagande ?

Tout dépend de la relation qu’entretient le chercheur avec l’archive. Quand l’historien va regarder des documents d’archives, il y va avec sa méthodologie. On attend de lui une certaine distance et qu’il regarde de façon transversale les différentes sources des différents points de vue dont il dispose. Je ne peux pas imaginer qu’un historien puisse écrire un livre d’histoire en faisant l’impasse sur les anciens livres. Sauf que je pense qu’on la souvent fait.

Ce qui est terrible, c’est que personne ne réfléchit à la signification de ces images. Or ce sont elles qui nous restent de l’enfance. Je suis certain que tu as des photographies en tête dont tu te souviens de tes manuels d’école.


Gisinger.9720Installation d’exposition d’Arno Gisinger


Oui, je me souviens d’une en particulier : une photographie d’un Khmer qui tiens deux têtes coupées. Sur son visage, on lit une expression d’indifférence glaçante. À l’époque, j’avais mis des post-its sur cette image pour ne pas la voir.

Et bien voilà ! On nous parle souvent de la propagande par l’image, mais l’un des premiers l’exercice de cette manipulation se trouve dans les manuels d’école. Durant l’enfance, on est très sensible et ça peut être très perturbant de voir des images aussi violentes. Toutes ces questions éthiques autour de ce qu’on montre aux élèves, à quel âge, dans quel type d’école, c’est essentiel de se les poser car dans un cadre d’enseignement, rien n’est anodin.


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Molly Benn a co-fondé OAI13 en septembre 2013. Elle en a été la rédactrice en chef jusqu'en 2015. Elle est maintenant Community Editor FR pour Instagram. Ses opinions sur OAI13 sont les siennes et pas celles d'Instagram.

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  1. […] "Les livres d’histoire ne sont pas innocents. On passe un temps fou à apprendre par cœur dates, biographies et évènements historiques mais est-ce qu’on s’interroge sur le contenu réel de ce qu’on apprend ? Arno Gisinger, artiste photographe autrichien, s’est interrogé sur le rôle de la photographie dans les livres scolaires. Il a particulièrement étudié l’ouvrage d’histoire de référence des jeunes Allemands entre 1920 et 1944, moment particulièrement charnière. Ce travail s’intitule ironiquement « Leçon d’histoire ». […]"  […]

  2. […] Les livres d’histoire ne sont pas innocents. On passe un temps fou à apprendre par cœur dates, biographies et évènements historiques mais est-ce qu’on s’interroge sur le contenu réel de ce qu’on apprend ? Arno Gisinger, artiste photographe autrichien, s’est interrogé sur le rôle de la photographie dans les livres scolaires. Il a particulièrement étudié l’ouvrage d’histoire de référence des jeunes Allemands entre 1920 et 1944, moment particulièrement charnière. Ce travail s’intitule ironiquement « Leçon d’histoire ».  […]

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