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En Cisjordanie, peut-on effacer le conflit à coup de fast-foods ?

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Andrea et Magda ont vécu cinq ans en Cisjordanie. Là-bas, ils ont été témoin de l’émergence du libéralisme économique en Palestine, influencé par la communauté internationale. Centres commerciaux, quartiers résidentiels, spas, fast-foods, banques, apparaissent de jour en jour. Pourtant, cette nouvelle réalité n’efface aucunement les conséquences du conflit avec Israël. OAI13 a rencontré Magda qui nous raconte les dessous de ce reportage.

| Interview par Molly Benn | Toutes les images, et légendes © Andrea et Madga

THE PALESTINIAN DREAMJanvier 2013, Rawabi, à 20 km de Ramallah. Une famille regarde une publicité en 3D simulant la vie future qu’offrira Rawabi, la plus grande ville planifiée en Cisjordanie.



► ► ► Cet article fait partie du dossier : MOIS DE LA PHOTO | #03 : Photographie méditerranéenne

OAI13 : Pourquoi êtes vous partis en Palestine ?

Magda : Andrea et moi nous sommes arrivés par des biais différents. Même si on faisait tous les deux autres choses que de la photo, on l’avait chacun pratiquée dans des expériences professionnelles précédentes. On a commencé assez naturellement à travailler à deux, avant de décider d’en vivre. C’est quand on a commencé à aborder le conflit qu’on s’est rendu compte des avantages à travailler ensemble et à être sur place.


Quels sont les sujets sur lesquels vous travailliez ?

On abordait les sujets les plus évidents, que tout le monde avait déjà traités, mais que nous, on découvrait. Le conflit, l’occupation, les checkpoints sont les aspects les plus visibles de la vie en Palestine. Et ce sont aussi les thèmes dont on entend parler à l’extérieur. C’est la première façade de la vie là bas.



THE PALESTINIAN DREAM

Janvier 2013, Nablus, la seconde plus grande ville de la Cisjordanie.


Et après ? Qu’est-ce qu’il se passe quand on dépasse cette première façade ?

Après, on découvre vraiment la vie quotidienne. Nous, ce qui nous a marqué, c’est le nombre de supermarchés qui étaient en train d’ouvrir. Après quelques mois, on s’est rendu compte que c’était vraiment en train de changer le pays. Il fallait qu’on le montre. Aujourd’hui, la Palestine est en train d’importer un mode de vie occidental et ce n’est pas anodin. Cette évolution est en train de changer la donne tant au niveau des populations, des autorités palestiniennes, des relations entre Gaza et la Cisjordanie qu’au niveau du processus de paix. Nous, en tant que photographes, on voulait montrer ce changement dont nous sommes témoins, mais sans expliquer ce qu’on en pensait.


Pourquoi ?

Parce qu’on est parti avec beaucoup d’aprioris. En tant qu’Occidentaux, on a tout de suite identifié les signes de l’américanisation. On voit des enseignes Coca Cola et ça nous évoque quelque chose de très particulier. Ensuite, on a discuté avec les entrepreneurs et des gens qui croient vraiment dans ce développement économique de la Palestine pour un jour, obtenir un Etat.

Cette vision, partagée par une bonne partie de l’élite palestinienne semble en total décalage avec la réalité quotidienne de l’occupation. C’est l’ironie de ce paradoxe que l’on cherche à traduire avec les couleurs naïves et l’humour décalé dans nos photos.

Avec nos photos on cherche à soulever des questions: qu’est ce qui est réel, qu’est ce qui est illusion; qu’est-ce que la liberté, de quoi rêvent vraiment les Palestiniens ?


THE PALESTINIAN DREAM

Juin 2013, Qalandya, Ramallah, Cisjordanie. Derrière le vendeur de fruits, la plus grande publicité en territoire palestinien montre une photo géante de Haifa, une ville israélienne abritant une importante communauté arabe-palestinienne. Le panneau publicitaire offre des tarifs préférentiels pour appeler d’Israël vers la Palestine. Seuls quelques Palestiniens privilégiés peuvent entrer en Israël.


Que pense les Palestiniens de vos photos ?

La plupart de ceux à qui on les a montrées étaient choqués. La réalité qu’on a photographiée est encore une bulle réservée à une classe privilégiée que même les Palestiniens ne connaissent pas forcément. Ils étaient donc étonnés de ces images. Et puis le fait de voir des étrangers venir photographier leurs supermarchés les perturbaient encore plus. Ils ne comprenaient pas forcément qu’on montre autre chose que le conflit et qu’on les photographie autrement que comme des victimes. C’était facile ni pour eux à accepter, ni pour nous à justifier. Ils ont une image d’eux-même qui est très particulière et qui nous a contraint plusieurs fois en tant que photographe.


C’est-à-dire ?

Quelques personnes ont refusé de se faire photographier en comprenant qu’on était en train de montrer la libéralisation de la société palestinienne.



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Juin 2012, Ramallah, Cisjordanie. Mohammad, 16 ans, travaille pour l’entreprise de nettoyage « Wipe and Shine » dans un nouveau centre commercial à Al Bireh. En arrière plan, on voit des distributeurs de certaines des 17 banques existant en Palestine en 2012, dont 7 sont palestiniennes.


Pourtant on pourrait penser que c’est une facette qu’ils auraient envie de montrer ?

Tout dépend de qui on photographie. En ce qui concerne les patrons des supermarchés et des fast-foods qui s’ouvrent, ça a été très facile, puisque eux voulaient montrer une autre image de la Palestine. Le patron du KFC de Ramallah m’a dit quelque chose de très fort qui résume bien leur façon de penser : « Pour moi, ouvrir KFC à Ramallah, c’est mettre la Palestine sur la carte du monde ». Et ça a été un vrai combat pour lui. McDonald’s lui a mis des bâtons dans les roues.
Néanmoins nous avons aussi voulu nuancer cette occidentalisation. Elle peut être une porte de danger.

Bien sur elle apporte un confort matériel qui peut donner l’illusion d’une liberté; mais ce développement économique est aussi à la merci des aléas politiques : le cadre fixé par les accords d’Oslo donne à Israël le pouvoir de réguler ce développement économique, et de s’en servir comme moyen de pression, en fermant les checkpoints et en suspendant les importations au gré de ses intérêts. De même, la dépendance de l’autorité Palestinienne à l’aide internationale ne fait que d’augmenter, et l’indépendance politique de l’Autorité Palestinienne vis-à-vis de ses bailleurs de fonds en est de fait de plus en plus discutable.



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Juin 2012, près de Ramallah, Cisjordanie. Dans la banlieue de Ramallah, un lapin fait la promotion d’une loterie dans une station essence avec en premier prix, une voiture.


C’est ce que pensent les gens qui n’ont pas voulu se faire photographier ?

Les Palestiniens nationalistes, oui. Pour eux, cette libéralisation est un leurre. Le développement économique de la Palestine est de toute façon limité par l’occupation israélienne. Ils peuvent consommer mais pas produire donc ils sont obligés d’être sous perfusion. Rien que pour faire entrer des denrées sur le territoire, il faut tout décharger aux checkpoints, passer toute la marchandise dans des scanners, avant de recharger. Tout ça, ce sont des processus qui ralentissent grandement l’économie.


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Février 2013, Bethlehem, Cisjordanie. Un panneau publicitaire est en train d’être installé dans un village près de Bethlehem pour un restaurant et un club de fitness qui sont sur le point d’ouvrir.


Andrea & Magda – The Palestinian Dream
> TD Galerie | 5 novembre 2014 – 29 novembre 2014
12, rue Léopold Bellan, 75002 Paris

Entrée gratuite





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