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Berlin, 2014-2016. On y jardine vêtu d’un blouson en cuir et d’un legging motif guépard. On se teint les cheveux en bleu un jour pour les raser le lendemain. Ou on se tatoue les visages de ses ex sur ses jambes et on les cache sous son pantalon. Emilie Arfeuil s’est glissée dans l’intimité des punks, alternatifs et marginaux berlinois pour en donner une représentation loin de celle que façonnent les images de sexe, drogue et rock’n’roll, et qui, à corps défendant, leur collent à la peau. Un projet en cours qu’OAI13 suit depuis ses débuts.

| Toutes les photographies, © Emilie Arfeuil




« J’ai fini par ne plus faire attention au fait qu’elles avaient une crête sur la tête, les cheveux bleus ou des piercings, et j’ai vu tout le reste, tout ce qui fait qu’elles sont uniques et qu’elles ne sont pas juste des clichés de leur communauté. » – Emilie Arfeuil


« Son être se défait et se refait sans cesse. On croit le saisir… c’est Protée. Il prend la forme de ce qu’il aime. Et lui-même, pour le comprendre, il faut l’aimer. ». C’est avec cette citation issue des Faux-monnayeurs d’André Gide qu’Emilie Arfeuil aime introduire son dernier travail en cours, « Les métamorphoses de Protée ». Depuis deux ans, elle se glisse à l’occasion de voyages réguliers dans l’intimité des punks et alternatifs berlinois pour en donner une image à angle droit des clichés.

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En les photographiant chez eux et dans leur environnement familier, loin des regards qui réduisent leurs personnalités à quelques attributs, elle reconstitue, photo après photo, quelques fragments d’un univers que l’on ne peut saisir qu’en acceptant la forme qu’il se donne, celle d’un mythe aux mille et une métamorphoses.



Comment est né ton projet ?

J’ai fait plusieurs voyages à Berlin et j’y ai remarqué une liberté de look, d’apparence très différente de ce qu’on peut voir à Paris et dans beaucoup d’autres villes. Ça m’a rendu curieuse et je me suis mise à lire plein de livres sur l’histoire du punk allemand, particulièrement en RDA. À l’origine je pensais travailler sur la différence entre les punks de l’époque et ceux d’aujourd’hui, sur l’idée de mémoire et de traces. En RDA, les punks étaient considérés comme des ennemis de l’Etat, ils pouvaient être conduits en prison et être torturés. Leur identité était un vrai acte politique. Aujourd’hui c’est l’extrême inverse : les punks et « marginaux » viennent du monde entier s’installer à Berlin. C’est devenue la ville où l’on peut être qui l’on veut, où on peut être punk et trouver du travail.

J’ai commencé par y aller deux mois consécutifs, c’est là où j’ai fait mes marques, et où j’ai commencé à fréquenter les lieux où se concentre la vie alternative. J’y ai fait mes premières rencontres et mes premières photos.





À chaque fois, j’ai fonctionné par cooptation : chaque personne que je photographiais m’en présentait une autre. Du coup j’ai fini par rencontrer toute une bande de gens plus ou moins connectés et évoluant dans le même milieu, même s’ils étaient tous très différents les uns des autres et n’appartenaient parfois pas aux mêmes communautés. C’était il y a un peu plus de deux ans maintenant.

Au début, j’ai fait des images que je m’attendais à trouver : celles que l’on a déjà vu mille fois, façon punk des années 1980, sexe, drogue et rock’n’roll. Des photos totalement inintéressantes finalement, car elles n’apportent pas grand-chose de nouveau. Mais je savais que je voulais rentrer dans l’intimité des gens que je rencontrais et apprendre vraiment à les connaitre. Je suis allée chez eux et je les ai interviewés et photographiés. De fil en aiguille, ces conversations se sont transformées en discussions informelles et puis en amitiés. Et c’est quand ces personnes me sont devenues proches qu’on est passé de l’autre côté : j’ai fini par ne plus faire attention au fait qu’elles avaient une crête sur la tête, les cheveux bleus ou des piercings, et j’ai vu tout le reste, tout ce qui fait qu’elles sont uniques et qu’elles ne sont pas juste des clichés de leur communauté. En fait, plus j’apprends à les connaitre, et plus elles m’échappent car elles sont en changement permanent.





Combien de temps tu as mis pour rentrer dans leur intimité ? 

Le temps que tu mets pour gagner la confiance de quelqu’un, donc pour chaque personne, c’est différent. J’ai l’habitude de travailler en tissant des relations hyper fortes avec les gens. Je les photographie certes, mais je passe surtout beaucoup de temps à faire autre chose que des photos. On mange ensemble, on fait la fête ensemble, on parle pendant des heures, on va se balader, on fait des tonnes de truc et puis des fois je sors mon appareil.





« Je me suis alors demandée si les différentes apparences que ces personnes arboraient n’étaient pas un moyen de mettre les gens à distance et que, si on prenait le temps d’attendre et de rentrer dans leur intimité, on pouvait peut-être les découvrir vraiment. » – Emilie Arfeuil


La dernière fois que j’y suis allée, elles m’ont ouvert la porte en grand et j’ai accédé à des moments très intimes, comme des scènes d’amour ou de fragilité venant de personnes très fortes. On a un rapport qui est à la fois amical et lié à la photographie. Du coup elles dévoilent beaucoup de choses en photographie qu’elles ne montrent pas forcément « en vrai », et ça c’est un sacré cadeau. La plupart des images il faut les mériter, prendre le temps pour.





D’où vient le nom de ta série, « Les métamorphoses de Protée » ?

Protée c’était un dieu marin qui avait deux pouvoirs : le pouvoir de prophétie et le pouvoir de changer de forme pour prendre celle d’éléments, comme l’air ou le feu, ou d’animaux. Il se métamorphosait pour échapper à son pouvoir de prophétie afin de fuir les questions incessantes des autres. Seulement une fois par jour, il allait faire la sieste au fond de sa grotte, le seul lieu et moment où il prenait sa véritable apparence et où on pouvait finalement l’attraper. Cette grotte, c’est le jardin secret où il cachait son intimité.





C’est de là que vient le mot protéiforme, et que je retrouve de manière très prononcée dans les personnes que j’ai suivies : en deux ans, je les ai vues beaucoup changer de look, de vie, de sexualité aussi. Je me suis alors demandée si les différentes apparences qu’elles arboraient n’étaient pas un moyen de mettre les gens à distance et que, si on prenait le temps d’attendre et de rentrer dans leur intimité, on pouvait peut-être les découvrir vraiment.





« Berlin, c’est cette ville où on a la possibilité d’être de manière exubérante, d’être vraiment et sans complexes. » – Emilie Arfeuil


C’est lors de mon dernier voyage que j’ai trouvé ce titre et où mon sujet s’est complètement inversé par rapport aux premières images. Plus j’ai commencé à sortir dans le milieu, à rencontrer les gens, plus leurs personnalités me sont apparues complexes, et moins ça m’a intéressé de mettre les gens dans des cases. Mon travail porte sur la complexité de l’identité, sur le fait qu’elle est insaisissable, je n’avais donc pas envie de rentrer dans ce jeu de dresser un tableau des punks à Berlin, même si j’ai bien quelques petits indices. J’ai donc mis de côté toutes les images faites au début, et avec elles cette question du punk, pour aller vers quelque chose de plus intime, finalement presque moins documentaire, mais avec plus de place pour la sensibilité, la curiosité et l’ouverture à l’autre. Je cherche la connexion que je peux avoir avec les personnes que je photographie plutôt que l’exotisme de leurs différences.






Qu’est-ce qui attire tant à Berlin ?

Berlin, c’est cette ville où on a la possibilité d’être de manière exubérante, d’être vraiment et sans complexes. Beaucoup des personnes photographiées ne sont pas allemandes, quasiment toutes viennent d’ailleurs. Qu’elles soient d’Ukraine, d’Israël ou d’un bled au fin fond de l’Italie, leur vie était très différente avant, et elles n’ont plus du tout envie de partir. Leur regard sur elles-mêmes et leur apparence en ont été transformés. Il y a un peu un effet Tour de Babel dans cette ville : Babel, qui ouvre le ciel, est d’après Emmanuel Levinas une invitation à « l’ouverture à l’autre que l’autre, celui qui m’est radicalement différent, comme voie qui mène au Tout autre »*.





Je ne dis pas que je ne pourrais pas faire la même chose à Paris, là où je vis, mais vivre hors de la norme y est plus « douloureux », les milieux alternatifs y sont plus cachés. À Berlin, ils sont facilement accessibles et visibles. Les gens me demandent souvent comment j’ai fait pour y entrer, et bien franchement, ça m’a juste pris le temps qu’il faut pour savoir où il fallait sortir et faire la fête. Sur place je n’ai eu aucun problème à faire des rencontres. Il y a une tolérance réelle et toutes les amitiés que j’ai liées sont sincères. Même si nos modes de vie sont assez différents, on se retrouve sur énormément de choses.


Quand on dit le mot « punks », on pense à marginaux. Pourtant ceux que tu as photographié ne semblent effectivement pas être si marginalisés que ça.

C’est aussi qu’être marginal, c’est une étiquette qu’on te colle. Toi-même tu te considères rarement comme un marginal. C’est le regard extérieur qui va considérer quelqu’un comme tel. Mais finalement dans un Berlin où la communauté alternative est tellement énorme, l’idée de marginalité n’a presque plus de sens. La liberté de choisir son mode de vie, d’expérimenter et de chercher qui on est devient presque une nouvelle norme, même si l’idée d’être contre le pouvoir établi reste toujours.





« Je suis à mi-chemin entre trouver l’humain derrière des apparences iconiques et donner à ces personnes la figure de mythe. » – Emilie Arfeuil


Est-ce qu’on aurait pas plus besoin d’être Protée à Paris qu’à Berlin du coup ?

J’y ai pensé effectivement, j’aborderai peut-être cette idée sous un autre prisme à Paris. À Berlin, j’ai surtout mis l’accent sur les métamorphoses, sur la liberté de changement que l’on y trouve. On n’y change pas d’apparence uniquement pour se protéger, mais aussi parce qu’on a cette liberté d’être volubile, de pouvoir prendre la forme que l’on souhaite.






Berlin serait un peu la ville où se déploierait ce mythe finalement…

Ouais, une sorte de mythe urbain. C’est assez drôle parce que je suis à mi-chemin entre trouver l’humain derrière des apparences iconiques et donner à ces personnes la figure de mythe. Pour mon dernier voyage, j’ai envie de me concentrer encore plus sur cette idée de mythe : j’ai commencé à faire des natures mortes, mais je vais intégrer encore plus d’éléments, d’objets, de symboles et tendre vers l’abstraction.


Toutes les photographies : « Les métamorphoses de Protée », © Emilie Arfeuil. Les travaux d’Emilie mêlent approche documentaire, regard d’auteur et mise en scène. Basée à Paris, elle est actuellement à Berlin pour continuer ce projet. Découvrez d’autres images sur son site : emiliearfeuil.com.

*La citation du philosophe Emmanuel Levinas est issue de son recueil d’articles Altérité et transcendance publié en 1995.

Date de mise à jour de l’article : 20 mars 2018. Emilie Arfeuil a, à cette date, achevé ce travail photographique. Les photos de cet article ont été modifiées en conséquent.