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Image de une : Magnus Wennman / Aftonbladet / Cosmos pour Polka Magazine #31


Dès lors que le photojournalisme s’approche un peu trop près de l’art, les soupçons fleurissent. Et une trop belle photo de reportage se voit parfois qualifiée d’esthétique ou d’esthétisante. Comme si les notions d’art et de document étaient fondamentalement antagonistes. Comme si la force esthétique d’une photo nous éloignait de la vérité de ce qu’elle représente. Le photojournalisme doit-il craindre l’art ?



Massimo Berruti / Vu pour l’AFD / Polka Magazine #31
Massimo Berruti / Vu pour l’AFD / Polka Magazine #31


D’un côté le monde de l’art, ses galeries, ses artistes et ses critiques. De l’autre, la presse, les agences et les reporters. Au milieu, une histoire de la photo qui patine parfois et ne sait plus très bien si une photo de reportage peut avoir le statut d’oeuvre d’art.


« Ce qui pose problème, c’est quand on sent que l’implication plasticienne dans le rendu a pris le pas sur ce que la photo raconte. » – Dimitri Beck




Steve Mc Curry, Blue City
Steve Mc Curry, Blue City


Alors, à partir de quel moment une photo quitte-t-elle le champ photojournalistique pour, peut-être, devenir trop belle ?


Le rédacteur en chef du magazine Polka, Dimitri Beck, distingue deux types de réponses. La première porte le soupçon sur les photos présentant un excès de post-production. « Ce qui pose problème, c’est quand on sent que l’implication plasticienne dans le rendu a pris le pas sur ce que la photo raconte. Une trop grand sophistication au niveau du travail sur le contraste ou les courbes de lumière va éloigner de la spontanéité de la prise de vues. »


La seconde réponse met en avant les photos qui entretiennent un lien fort avec notre bagage culturel. Dimitri Beck poursuit : « Notre culture de l’image est traversée de nombreuses références picturales, toujours susceptibles d’apparaître en filigrane derrière les photos. Certains photographes composent leurs photos avec de telles références. Ainsi, dans les images de Paolo Pellegrin ou Edouard Elias, on trouve des échos à des modèles issus de la peinture ou de la sculpture, approche totalement revendiquée ».


Difficile en effet d’échapper à tous ces modèles iconographiques. Et c’est vrai qu’il est toujours impressionnant de sentir qu’une photo s’inscrit à l’intérieur de grands récits mythologiques ou littéraires (Salgado et la Genèse en sont un bon exemple). Mais il aussi est permis de s’interroger sur le goût de certains photographes pour des compositions évoquant des tableaux religieux. Pietas, madones ou descentes de croix reviennent régulièrement dans l’actualité et récoltent prix et éloges. S’inspirer de la peinture classique pour faire des photos ? Etrange idée qui consiste à dire d’une photo : c’est de l’art parce que ça ressemble à de l’art. Peut-être la photo gagnerait-elle à s’émanciper de la peinture…



James Nachtwey, Nicaragua, 1984
James Nachtwey, Nicaragua, 1984



Et d’ailleurs, en quoi consiste le reproche d’une photo esthétisante ? De trop belles lumières ? Des flous délicats ? Mais comment reprocher à un photographe ces lumières qui déclenchent le désir d’image ? Pourquoi lui reprocher d’utiliser des moyens techniques tels que le flou? N’y aurait-il pas une forme de convention visuelle, voire même d’attitude moralisante à considérer qu’un document doit être une image d’apparence brute ?

« Avec l’image, nous n’avons pas d’autre choix que d’offrir une subjectivité. Ce que nous donnons à voir, c’est une opinion. »– Jérôme Deya


J’ai interrogé à ce propos Mylène Zizzo, dont les reportages sur le Noma, maladie aussi cruelle que méconnue, concentrent information, sensibilité humaniste et force visuelle. Je lui ai demandé si elle pouvait, lors de l’editing (cette phase qui consiste à choisir les photos pour construire son reportage), recaler une photo qui lui semblerait trop esthétique. « En fait, ça n’arrive pas parce que l’esthétique de mes photos a été pensée en amont. Sur le lieu de la prise de vues, je travaille mon regard et je fais mes choix esthétiques. Ce n’est pas quelque chose qui va se rejouer sur mon ordinateur. Il n’y aura que des interventions légères qui suivront mes choix préalables ».



Mylène Zizzo, Adeline, reportage "Effacés du monde - Burkina Faso"
Mylène Zizzo (diffusée par le studio HansLucas et Sipa), Adeline, reportage « Effacés du monde – Burkina Faso »


Mais alors, faudrait-il redouter l’esthétique ? « Non, car l’idée est d’avoir une photo la mieux construite possible, afin d’attirer l’oeil du spectateur. La qualité esthétique de l’image va permettre de toucher son oeil : elle est un atout si elle permet de relier la photo à l’information qu’elle contient, à la cause qu’elle défend. Il doit donc y avoir une éthique derrière l’esthétique. »



Mylène Zizzo, reportage "Autour de l'opération".
Mylène Zizzo (diffusée par le studio HansLucas et Sipa), reportage « Autour de l’opération ».


Par ailleurs, le discours qui assimile l’art à « la production d’une jolie forme » ne serait-il pas un peu réducteur ? Après tout, l’art peut poursuivre d’autres buts et se donner d’autres moyens. Ainsi beaucoup de photographes de reportage travaillent-ils aujourd’hui en série ou en adoptant un dispositif, un protocole de prise de vues (ce que le Cartier-Bresson journaliste n’aurait jamais fait). Or il faut voir là un héritage de la photo conceptuelle des années 70. Ici, c’est donc l’art qui a tellement infiltré le photojournalisme que c’est devenu une pratique totalement évidente.


Alors, le photoreporter est-il un artiste ? Un auteur ? « Avec l’image, nous dit Jérôme Deya (dont le travail s’oriente vers des sujets sociaux, notamment autour de l’humanitaire et du handicap), nous n’avons pas d’autre choix que d’offrir une subjectivité. Ce que nous donnons à voir, c’est une opinion. Tout photographe manifeste sa sensibilité à travers son interprétation du réel ». Et la question de trancher pour savoir si une photo est de l’art ou non devient celle du regardeur, selon « la manière dont il adhère à la sensibilité du photographe ».



Jérôme Deya, Bénin, Centre de rééducation
Jérôme Deya, Bénin, Centre de rééducation


Plus que le photojournalisme, qui semble prudent avec l’art, il semblerait que ce soit surtout le monde de l’art qui ait besoin du photojournalisme. Terriblement besoin de ne pas apparaître comme une sphère déconnectée de ce qui est le coeur du photojournalisme : le réel.



Jérôme Deya, Bénin, Centre hospitalier
Jérôme Deya, Bénin, Centre hospitalier

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Bruno Dubreuil enseigne la photographie au centre Verdier (Paris Xe) depuis 2000. Il se pose beaucoup de questions sur la photographie et y répond dans OAI13.