Alexa Vachon photographie le sexe dans les pornos et dans la vraie vie

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Alexa Vachon est une photographe originaire de Toronto qui vit et travaille à Berlin. Quand elle demande à des personnes de poser pour elle, la canadienne ne fait pas que leur tirer le portrait : elle les photographie en plein acte sexuel et les invite à explorer leur sexualité devant son appareil photo. Entretien avec une artiste qui photographie des personnes avant tout et non simplement des organes génitaux.

Interview par Nathalie Hof | Toutes les photos, © Alexa Vachon


Sadie Lune & Tavi
What we do in the light



► ► ► Cet article fait partie du dossier : Quand les femmes inventent les images de leur sexualité

Alexa Vachon a découvert l’univers du porno queer berlinois il y a maintenant trois ans. Depuis, elle enchaîne les tournages de porno de ses ami(e)s réalisateurs durant lesquelles elle fait des portraits, capte des scènes et des moments de complicité. Elle a également initié son propre projet, « What we do in the light » (« Ce que nous faisons à la lumière »), pour lequel elle photographie des personnes volontaires acceptant d’avoir des relations sexuelles devant son appareil photo.

Le temps d’une interview, Alexa Vachon nous plonge dans un monde où la réalisation d’un porno se noue autour d’amitiés, de relations de confiance et respect mutuels et où chacun, qu’il soit acteur, réalisateur ou photographe, est libre de poser ses propres limites.

Comment et pourquoi t’es-tu mise à photographier des personnes ayant des relations sexuelles ?

J’ai commencé il y a environ trois ans à Berlin. J’étais un peu perdue dans la vie et je cherchais ce que je pouvais bien faire quand une amie très chère, la réalisatrice Imogen Heath, m’a invité sur le tournage de Marit Östberg. Marit faisait un film porno de style documentaire sur sa relation avec l’artiste Liz Rosenfeld et leurs fantasmes. Je n’exagère pas quand je dis que ce film a changé ma vie : j’avais enfin trouvé un endroit où je me sentais à ma place et où je pouvais faire les photos que j’avais toujours voulu faire – même si je ne le savais pas jusqu’alors.


Alexa Vachon
Still films – Mad Kate, Paulita Paupel & Zoé Challenger from « When we are together we can be everywhere »


Mon premier jour de tournage s’est déroulé dans un parc à caravanes qui avait été autoproclamé « parc à caravanes de queer radical ». C’était une journée particulièrement chaude et nous avons tourné les premières scènes dans une petite caravane où l’on étouffait. J’ai très vite compris qu’il n’y avait nulle part où se cacher et aucun moyen de ne pas faire une partie du projet. Je ne pouvais pas rester simplement spectatrice, voyeuse ou photographe. C’était cru, moite, malodorant, intense, chaud et sexy. J’ai été autorisée à participer en posant mes propres limites. J’ai été presque choquée par la façon dont tout le monde a été ouvert et accueillant. Alors j’ai essayé de m’intégrer et d’agir comme si c’était parfaitement normal de se retrouver autour d’une scène de sexe hardcore avec des étrangers.


Alexa_Vachon_ from Marit O¦êstberg's _when we are together we can be everywhere_
Still films – Marit Östberg’s « When we are together we can be everywhere »


Ce tournage a conduit à des amitiés profondes avec Liz Rosenfeld et Marit Östberg. C’est là que j’ai rencontré les artistes Paulita Pappel, Mad Kate, Sadie Lune et Kay Garnellen. Toutes ces personnes ont joué un rôle énorme dans le développement de mon travail. Elles m’ont invité sur leurs tournages de porno, m’ont présenté à d’autres artistes et réalisateurs et ont collaboré à des projets que j’ai moi-même initié. Ces personnes sont devenues bien plus que de simples collègues de travail. Certaines d’entre elles comptent aujourd’hui parmi mes proches amis, alliés et collaborateurs. Depuis, j’ai pris l’habitude de me retrouver autour de relations sexuelles « hardcore » avec mon appareil photo, que ce soient avec et/ou sans étrangers.


De manière générale, comment se passe une prise de vue ?

Il n’y a rien de prédéfini lors des prises de vue et ce qui compte le plus à mes yeux quand je vais sur le tournage d’autres personnes, c’est d’être flexible. Ma réputation est désormais telle que beaucoup de gens me connaissent et me demandent d’être impliquée. Et quand ce n’est pas le cas, je me renseigne sur les productions qui ont cours et je demande aux producteurs ou réalisateurs si je peux être participer au projet.


Hello Titty
Still films – Sadie Lune & Flo Cane from the film « Hello Titty! »


Lors d’un tournage, mon « job » principal est d’être invisible et silencieuse. Je ne peu pas être un obstacle à la mission principale de l’équipe qui est de réaliser un film. Et comme maintenant je travaille surtout avec des personnes qui me connaissent déjà, ils me font suffisamment confiance pour me laisser prendre part à l’organisation du tournage. J’ai de plus en plus l’occasion de prendre des photos entre les prises et de demander aux performeurs de recréer des scènes ou des moments que j’ai vus pendant le tournage. Mon principal objectif est de montrer ce qui se passe quand les caméras ne fonctionnent pas. Selon le nombre de personnes impliquées (partout entre 3-20), et leur niveau d’expérience, je peux plus ou moins dicter ce que je veux photographier.

Gala Vanting
Still films – Gala Vanting from the film « Spill »


Plus important encore : nous essayons tous de créer un espace sûr pour les performeurs et je sais quand je ne dois pas placer mon appareil photo devant le visage (ou les organes génitaux) de quelqu’un. En un certain sens, c’est toujours une collaboration entre moi, les artistes et le(s) directeur(s). Je respecte les acteurs et je leur parle avant le tournage pour leur expliquer ce que je veux faire et que je ne montrerai pas les images sans leur autorisation. Ce n’est pas la façon traditionnelle de travailler, mais elle m’a bien servi jusqu’ici.


Dans cette série « Film stills », tu photographies les backstages de films pornos : tu captures des moments de complicité, des portraits, des acteurs entre deux scènes ou tu places d’autres caméras entre toi et la scène filmée. Pourquoi adoptes-tu ce regard sur le film porno ?

Une grande partie de ce que je fais sur les plateaux de porno est, par la nature même d’un tournage, dictée par ce qui se passe autour de moi. Comme je ne m’occupe généralement pas de la production du film, je photographie des concepts, des lieux, un éclairage et des modèles choisis par d’autres. De toute façon, je n’aime pas nécessairement savoir ce que je vais trouver en arrivant. Je suis fascinée par le fait de documenter ce qui se passe quand les gens ne font pas attention à moi. Et comme je suis avant tout une photographe de portraits, si j’ai l’occasion de passer quelques secondes ou quelques minutes avec un acteur, je lui demande de poser pour moi.


Nesting Dolls
Still films – Timothée Faraus from the film « Nesting Dolls »


Je partage librement les photos que je prends avec les acteurs, producteurs et réalisateurs : je veux qu’ils soient en mesure d’utiliser ces images pour promouvoir leurs films. Du coup, on s’accorde généralement sur certains portraits à réaliser ou sur des scènes à « recréer » pour que je puisse les photographier. Comme la plupart des artistes sont de bons amis, ils aiment poser pour moi. Mais que je sois proche ou non des personnes avec qui je travaille, je serai toujours un peu une outsider. Je ne participerais jamais plus à un tournage porno qu’avec mon appareil photo. Même s’ils me permettent d’utiliser ma caméra dans des situations très intimes, il y a toujours une limite claire entre le photographe et l’acteur. Je n’interagis pas avec eux, sexuellement parlant, pendant les prises de vue. Cette situation me permet de me sentir plus à l’aise et peut-être qu’elle joue dans le niveau de confiance qu’acteurs et producteurs accordent à ce que je fais.


Dwayne Strike & TchivettStill films – Dwayne & Tchivett


Quand je fais mes propres projets photos (comme « What we do in the light » par exemple), je demande aux gens s’ils veulent participer et je leur dis explicitement qu’ils sont libres de fixer leurs propres limites. Lorsque nous nous voyons pour faire les photos, nous commençons toujours par nous asseoir ensemble et nous discutons de ce avec quoi ils se sentent à l’aise, des positions que je voudrais voir ou qu’ils voudraient essayer et nous partons de cette base. Je donne très peu d’indications quand je fais des photos de sexe, contrairement aux moments où je fais des portraits. J’ai essayé une fois et j’ai interrompu un début d’orgasme donc depuis, j’ai appris à me taire!


Dans cette série justement, tu es si proche des personnes que l’on ne voit plus que des portions de corps : ni corps entiers, ni visages. De plus, ils semblent souvent être en mouvement et sont éclairés d’une manière singulière. Pourquoi ces choix ?

Tout d’abord, c’est parce que certaines des personnes qui participent au projet ne veulent pas être identifiables. Cette série vient d’un désir de photographier des relations sexuelles quand il n’y a aucun autre appareil et personne autour. Et certaines personnes avec qui j’ai travaillé pour mon projet voulaient faire du porno mais ne voulaient en aucun cas être reconnaissables. Chaque photo ou prise de vue lors d’un tournage constitue toute une série de compromis.


Imogen Heath & L
What we do in the light


Avec cette série perso, j’ai décidé de photographier chez les modèles eux-mêmes, là où ils sont le plus à l’aise et avec suffisamment de lumière disponible pour ne pas me laisser distraire par des réglages techniques. De ne montrer ni visages, tatouages, cicatrices et tout autre signes distinctifs est devenu un cadre de base à l’intérieur duquel j’ai pu créer quelque chose.


Est-ce important pour toi de montrer tout ce qu’un corps peut avoir d’ « imparfait » (plis, tâches, poils etc.) ? Je pense à ces choses que l’on se représente comme disgracieuses…

Pour ce projet, mon « casting » se fait en fonction de qui accepte d’avoir des relations sexuelles devant ma caméra. Ce à quoi les corps des gens ressemblent une fois dénudés n’influence pas qui je vais vouloir photographier. Je suis bien sûr consciente de la responsabilité que j’ai en photographiant des corps aux histoires, tailles, origines et sexes différents, mais la plupart des images de sexe que je fais sont recadrées de manière si étroite que ces caractéristiques ne sont pas forcément évidentes. Ce qui m’intéresse, c’est de réaliser des images avec des personnes volontaires et qui ont envie de participer.


Sadie Lune & T
What we do in the light


J’aspire à ce que plus de personnes d’horizons divers puissent explorer leurs propres limites et intérêts devant un appareil photo. J’aime voir les traces de sexualité (et de vie) que les corps des gens portent. Ce peut être des ecchymoses, des cicatrices, du sang, des griffures ou des tatouages. Le désir de modifier son corps, que ce soit de façon permanente ou temporaire, peut être étroitement lié à l’intensité du sexe. Les traces de modifications corporelles constituent pour beaucoup de personnes une partie importante de leur intimité.


Qui sont ces « nous » que tu photographies ?

Je fais partie de ce monde du porno queer berlinois. C’est là où je passe une grande partie de mon temps et où sont certains de mes amis les plus proches. Le titre reconnaît le fait que même si je suis une voyeuse dans cet univers, j’en fais aussi partie et j’y suis acceptée.


Mad Kate & Adrienne Teicher
What we do in the light


Dans un sens plus large, il se réfère également aux (j’espère) nombreuses personnes qui peuvent s’identifier à ces images. Pour certaines d’entre elles, le sexe n’est pas un sujet duquel on peut parler. Peut-être alors vont-elles voir quelque chose dans ces images qui parle à leurs fantasmes ou à leurs intérêts. Personnellement, j’ai déjà eu une révélation majeure quand j’ai vu un couple avoir des rapports sexuels d’une manière que je n’avais jamais vu auparavant et ça avait beaucoup de sens dans le contexte de ma propre histoire sexuelle.


Tout le monde n’a ou ne veut pas forcément avoir de relations sexuelles. Mais une grande partie de la population a une sexualité et une petite partie est légèrement obsédée par elle. Et j’espère que ces images parlent à tous ces gens.


En savoir plus sur Alexa Vachon :

  • Elle a étudié la photographie à l’école des arts viseuls (School of Visual Arts) de New-York.
  • Site internet: alexavachon.com
  • Son travail est exposé au « Schwules Museum » de Berlin dans le cadre de l’exposition « Porn That Way » jusq’au 31 mars 2015.
  • Alexa prépare actuellement une nouvelle exposition avec les photographes Paula Winkler et Goodyn Green. Planifiée pour mars 2015, elle aura lieu à la « Aff Galerie » de Berlin.