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Exploration urbaine : la démocratisation d’une pratique underground

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Exploration urbaine, Urbex. Des termes sur lesquels on a du mal à poser une définition : Explorer la ville et autres lieux de fond en comble… jusqu’aux endroits où l’accès est interdit au public. Depuis ses débuts, l’Urbex est (presque) indissociable de la photographie, car les explorateurs urbains s’attachent souvent à ce médium pour documenter leurs aventures. En quelques années, le nombre de photographes explorateurs urbains a largement augmenté. Mais le succès de cette pratique ne fait pas que des heureux, elle pose surtout des questions : comment garder cette pratique discrète pour ne pas attirer l’attention de la législation ? comment en gérer les risques ? OAI13 a donc rencontré des photographes de l’Urbex pour comprendre mieux les nouveaux enjeux de cette pratique.

| par Nathalie Hof

bulgarie-10 copieMonsieurKurtis – Bulgarie



► ► ► Cet article fait partie du dossier : Urbex : État des lieux d’un mouvement clandestin


Qui a répondu à nos questions ?

  • MonsieurKurtis (pseudonyme) : un mosellan de 25 ans qui explore depuis 6 ans. Il réalise actuellement un tour du monde au cours duquel il monte sur les toits moscovites et s’aventure entre autres dans des parcs à thèmes abandonnés en Corée du Sud.
  • Mister J : Les premières explorations de ce street photographe remonte à une vingtaine d’années. Il est actuellement à Berlin pour quelques semaines et explore en profondeur les environs.
  • Diane Dufraisy : exploratrice parisienne depuis 10 ans. Elle a commencé en 2004 avec la Petite Ceinture, une ligne de chemin de fer encerclant Paris, et ne s’est jamais arrêtée depuis.

  • L’Urbex, c’est quoi ? ça vient d’où ?

    Contraction de l’anglais « urban exploration », l’urbex est une pratique qui consiste à s’infiltrer dans des lieux abandonnés ou difficiles d’accès. On distingue trois grands types de « spots » (ndlr. « lieux » dans le jargon) différents :

  • Les toits. On appelle cette pratique la toiturophilie,
  • Les sous-sols. À Paris, on parle surtout de cataphilie, pour les carrières situées sous la ville,
  • Les friches industrielles et lieux abandonnés (manoirs, villages, hôpitaux, universités, prisons, piscines…).

  • Mister-J Mister J – Prison abandonnée


    Il est difficile de dater avec précision la naissance du mouvement. Si l’on peut en trouver des traces tout au long du XXème siècle, le point d’émergence d’un intérêt réel pour la pratique se situe dans les années 1980-1990. L’appellation « Exploration Urbaine », que l’on abrège parfois par « Urbex », nous vient de l’explorateur Jeff Chapman alias. « Ninjalicious » qui, bien que mort à l’âge de 32 ans, en a édicté les règles de bases :

  • Ne jamais dégrader, forcer l’entrée d’un lieu, celle-ci doit toujours se faire dans le respect du lieu,
  • Rester discret lors de l’exploration afin de ne pas déranger le lieu,
  • En partant, laisser le lieu tel qu’il a été trouvé.
  • Une certaine éthique accompagne la pratique et tout nouvel explorateur devrait savoir respecter ces fondamentaux.


    Il n’y a pas de profil type de l’explorateur : certains y vont simplement pour découvrir des lieux inaccessibles au public, pour l’ambiance, d’autres travaillent même à la conservation du patrimoine et rénovent des objets qui se dégradent. Beaucoup explorent pour prendre des photos.


    Qu’est-ce qui attire les photographes de l’Urbex ?



    [pullquote type= »2″]« Je trouvais intéressant d’avoir une mémoire de ces lieux là parce que souvent on les détruit plutôt qu’on ne les conserve. » – Mister J[/pullquote]

    Les photographes de l’Urbex sont souvent d’abord motivés par l’esprit documentaire de l’exploration urbaine. Il s’agit de prendre des photos maintenant, ou jamais. Beaucoup de ces lieux sont éphémères, et peut-être que dans un mois, un an, le danger sera devenu trop grand pour s’y aventurer ou qu’ils auront-ils été détruits.


    diane-dufraisy-1 Diane Dufraisy – Désindustrialisation


    Ces photographes s’interrogent sur l’avenir de lieux qui, devenus inutiles, se délabrent, tombent dans l’oubli et finissent par disparaître, parfois par démolition, au détriment de leur mémoire et de la conservation du patrimoine. Mister J explique : « Dans des régions comme le Nord de la France, il y a des dizaines de lieux laissés à l’abandon et peut-être que dans 20 ou 30 ans, on ne les verra plus. Dans 10 ans, ces photos prises par tous les explorateurs seront vraiment intéressantes. D’ailleurs, quand on fait plusieurs fois les même lieux, on s’aperçoit qu’ils s’abîment très vite. » La photographie de lieux abandonnés prend alors une importance : être le photographe d’un lieu en voie de disparition peut se révéler avoir une importance dans l’Histoire. Ce n’est donc pas seulement l’exploration et l’aventure qui attire les nouvelles recrues de l’Urbex. Il y a aussi une question d’enjeu historique, et donc de reconnaissance.


    vladivostok-14 copieMathieu Nonnenmacher – Vladivostok


    busan-14 copieMonsieurKurtis – Busan, Corée du Sud


    « L’envie de partager tout en gardant secret » (Diane Dufraisy)

    Comme dans toute pratique clandestine, la question de la discrétion et du partage d’informations avec des « nouveaux » se pose. Depuis que l’Urbex attire de plus en plus de nouveaux pratiquants, les questions autour du partage constitue un véritable enjeu : faut-il partager la localisation des « spots » ? Sur ce point, les avis divergent :

    Mathieu pense que la discrétion est nécessaire : « On a actuellement un problème de croissance de l’activité. La pratique underground est maintenant devenu un peu plus lambda. Il n’y a qu’à voir le nombre de page « Pseudo de la personne + urbex » sur Facebook. Plus les années avancent, plus les pratiquants sont nombreux, plus les lieux tournent facilement et plus le nombre de problèmes (arrestation, fermeture des lieux…) augmentent. »

    Mister J tempère : « Je ne suis pas trop pour le fait d’être super confidentiel sur les adresses des spots. Je partage moi-même assez facilement. Par respect pour le lieu, je trouve ça bien qu’il y ait plus de gens qui y aillent parce qu’il y aura plusieurs visions du lieu. C’est un peu comme la connaissance, si tu l’as et que tu la gardes pour toi, elle ne sert à rien. »


    MJP_Blog552Mister J – station service abandonnée, Lituanie


    Il y a une sorte de paradoxe dans l’exploration : l’envie, pour diverses raisons, de partager les photos, mais la peur concomitante que la diffusion des images et que la popularisation de la pratique contribuent à la dégradation accélérée du site. Consciente de cette tension, Diane souligne un aspect positif de cette popularité : « L’attrait des gens pour l’Urbex a eu pour effet d’augmenter la découverte de nouveaux lieux. Comme plus de personnes pratiquent, plus de lieux sont découverts. »


    Prendre des photos, oui, mais pas à n’importe quel prix

    Un des problèmes majeurs de l’intérêt croissant pour le mouvement est, selon les explorateurs, tant éthique que sécuritaire : pratiquer l’exploration de manière irresponsable, sans connaissance des risques encourus, peut s’avérer nuisible pour les personnes concernées (un accident est vite arrivé), pour le lieu (qui sera plus facilement soumis à des dégradations) et pour l’avenir de la pratique.

    Diane explique les enjeux actuels : « les gens qui pratiquent sont parfois plus passionnés par leur image et par leur désir d’acquérir une certaine notoriété dans le milieu que par les lieux eux-mêmes. Aussi, des personnes de plus en plus jeunes, pas forcement aux fait des risques encourus ou du danger se lancent maintenant dans l’exploration, souvent au détriment de ce qu’ils visitent. »

    Explorer n’a en effet rien d’anodin. Les lieux étant abandonnés ou difficile d’accès, ils peuvent présenter de réels risques physiques : chutes, effondrements des sols ou des pierres, présence de gaz toxiques ou d’amiante selon la nature du lieu. « Je ne pars jamais seule. Nous sommes toujours au moins deux. Pour des raisons de sécurité tout d’abord, et ensuite pour partager ce moment avec quelqu’un. » ajoute Diane.


    diane-dufraisy-3Diane Dufraisy


    Les risques juridiques sont par ailleurs tout aussi présents. MonsieurKurtis rappelle : « Les gens doivent comprendre qu’ils n’ont jamais le droit d’être sur ces lieux et qu’il y a toujours un propriétaire derrière un lieu, toujours ! En France, si on ne vole pas et que l’on ne casse rien, on s’en sort. Néanmoins, si les pratiquants continuent de voir ça comme un simple jeu pour grossir leur ego sans chercher à être discret, les autorités risquent de s’énerver de plus en plus et les lois vont se durcir. ».


    L’exploration urbaine semble avoir du mal à faire face à son succès. Si le mouvement est depuis une vingtaine d’années porté par une éthique appelant à la prudence, à la discrétion et au respect des lieux, aujourd’hui, ses pratiquants s’interrogent : si de plus en plus de dégradations et des accidents venaient à être dénombrés, de quoi l’avenir de l’Urbex sera fait ?


    Les sites des différents photographes : MonsieurKurtis, Diane Dufraisy, Mister J

    Le livre principal de Ninjalicious, guide pour explorateur urbain : Access All Areas: a user’s guide to the art of urban exploration, juillet 2005.


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    1. […] Exploration urbaine, Urbex. Des termes sur lesquels on a du mal à poser une définition : Explorer la ville et autres lieux de fond en comble… jusqu’aux endroits où l’accès est interdit au public. Depuis ses débuts, l’Urbex est (presque) indissociable de la photographie, car les explorateurs urbains s’attachent souvent à ce médium pour documenter leurs aventures.  […]

    2. […] Exploration urbaine, Urbex. Des termes sur lesquels on a du mal à poser une définition : Explorer la ville et autres lieux de fond en comble… jusqu’aux endroits où l’accès est interdit au public. Depuis ses débuts, l’Urbex est (presque) indissociable de la photographie, car les explorateurs urbains s’attachent souvent à ce médium pour documenter leurs aventures. En quelques années, le nombre de photographes explorateurs urbains a largement augmenté. Mais le succès de cette pratique ne fait pas que des heureux, elle pose surtout des questions : comment garder cette pratique discrète pour ne pas attirer l’attention de la législation ? comment en gérer les risques ? OAI13 a donc rencontré des photographes de l’Urbex pour comprendre mieux les nouveaux enjeux de cette pratique. | par Nathalie Hof Mathieu Nonnenmacher – Bulgarie ► ► ► Cet article fait partie du dossier : Urbex : État des lieux d’un mouvement clandestin Qui a répondu à nos questions ? Mathieu Nonnenmacher : un mosellan de 25 ans qui explore depuis 6 ans. Il réalise actuellement un tour du monde au cours duquel il monte sur les toits moscovites et s’aventure entre autres dans des parcs à thèmes abandonnés en Corée du Sud. Mister J : Les premières explorations de ce street photographe remonte à une vingtaine d’années. Il est actuellement à Berlin pour quelques semaines et explore en profondeur les environs. Diane Dufraisy : exploratrice parisienne depuis 10 ans. Elle a commencé en 2004 avec la Petite Ceinture, une ligne de chemin de fer encerclant Paris, et ne s’est jamais arrêtée depuis. L’Urbex, c’est quoi ? ça vient d’où ? Contraction de l’anglais « urban exploration », l’urbex est une pratique qui consiste à s’infiltrer dans des lieux abandonnés ou difficiles d’accès. On distingue trois grands types de « spots » (ndlr. « lieux » dans le jargon)  […]

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