« Post-industrial stories » : un long périple à travers la Roumanie postcommuniste

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    par Marine Leduc

    Alors que les Roumains manifestent depuis quatre mois contre un projet de mine d’or à Rosia Montana, Ioana Cârlig et Marin Raica ont décidé de photographier les anciennes villes minières. En 2012, ils ont laissé leur vie à Bucarest et leur job de photojournaliste pour un projet indépendant de photographie documentaire, le tout sur une durée de 4 ans. Nous les rencontrons à mi-chemin de leur parcours.



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    OAI13 : Pourquoi avez-vous décidé de tout laisser tomber pour ce projet ?
    Ioana : Le sujet nous intéressait énormément. Personne ne l’avait vraiment étudié dans sa globalité. Nous avons voulu aller dans des endroits qui avaient la même histoire : des villes qui se sont largement urbanisées pendant le communisme et qui ont été délaissées après la fermeture des industries. On voulait voir ce que c’était de vivre là-bas.
    Marin : On voulait aussi prendre le temps de rencontrer les gens, de discuter avec eux, de vivre avec eux. Cela correspond plus à notre style photographique. Rien à voir avec ce qu’on faisait pour les journaux, qui voulaient surtout du spectaculaire et de la rapidité.



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    OAI13 : Où se déroulait la première partie de votre périple ?
    I. : Nous avons d’abord vécu 7 mois à Brad, une petite ville dont la mine d’or a fermé en 2007. On a commencé à faire des séries sur différents thèmes : les personnes âgées, les anciens mineurs, les jeunes… On voulait raconter des histoires, montrer l’ambiance de l’endroit et la relation de l’homme avec son environnement. C’est à partir de Brad que nous avons commencé le « vrai » road-trip : 3 000 kilomètres autour du pays pendant 38 jours dans une cinquantaine d’endroits différents. Les photos de notre première exposition en novembre proviennent de ce voyage.

    OAI13 : En général, les photographes vont réaliser des road-trip à l’étranger, pourquoi faire ce projet dans votre propre pays ?
    I. : Pour aller en profondeur. On connaît déjà le sujet, on connaît la langue. On veut aborder les gens sans intermédiaire, c’est à dire sans traducteur. On veut aussi montrer la beauté de ces régions. Peu de Roumains les connaissent alors que les paysages sont magnifiques. Et puis, avec un petit budget, c’est mieux de travailler dans son propre pays.

    OAI13 : D’ailleurs, comment avez-vous réussi à vous en sortir financièrement ?
    I. : Pour le road-trip nous avons réussi à obtenir des financements de l’Administratia fondului cultural national (l’Administration du fond culturel national). J’ai aussi mis en location mon appartement à Bucarest.
    M. : À côté, on travaillait en ligne. On sélectionnait des photos pour une agence de stock de photos. Ça nous a permis de prendre notre temps pour réaliser le projet.



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    OAI13 : Quelles sensations procurent un road-trip à un photographe ?
    I. : Cela devient vite une addiction ! Pour un photographe, c’est important de voir des endroits différents, d’être surpris. On voit mieux certains détails que l’on ne voit plus lorsque l’on reste longtemps dans un même lieu.
    M. : On devenait curieux de tout, de nouvelles choses. On prenait plein de photos dans ce sentiment d’excitation et de stimulation. Cela apporte un regard différent des photos que nous avons réalisées à Brad, où nous avons appris à connaître les gens, à vivre dans leur environnement.


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    OAI13 : Quelles difficultés avez-vous rencontrées ?
    I : Les plus gros problèmes restent l’administration et le financement. Nous n’avons pas eu de grandes difficultés pendant le road-trip, à part qu’il fallait transporter tout le matériel : deux appareils numériques, deux argentiques car les photos que nous exposons sont prises avec ces appareils, et les 300 pellicules qui allaient avec… Mais on s’y habitue vite. Il est clair que nous n’aurions pas réalisé ce road-trip sans voiture.

    OAI13 : Qu’avez-vous ressenti lorsque vous avez décidé de quitter votre travail pour faire ce projet ?
    I. : Au début, j’étais heureuse à l’idée de partir, mais au bout de quelques jours je me suis demandé ce que je faisais là. J’étais un peu perdue. Le bon côté est que nous avions l’habitude de voyager et de vivre avec peu de choses, ça nous a beaucoup aidé pour réaliser le projet.
    M. : On a essayé de laisser de côté certaines habitudes qu’on avait, que ce soit la façon de vivre mais aussi la façon de prendre des photos. En tant que photojournaliste, il fallait que je trouve quelque chose de dramatique, comme raconter une histoire d’une certaine manière pour qu’elle paraisse plus triste qu’elle ne l’était réellement. Voyager, aller dans ces endroits et y rester me permettent de montrer la vie quotidienne des habitants, sans superficialité.

    OAI13 : Quelle est la suite de votre projet ?
    I. : En février, nous allons déménager à Petrila pour un an environ, continuer les séries dont j’ai parlé. La région de Pétrila, Valea Jiului, comporte sept mines d’or en activités qui vont toutes fermer avant 2015. On veut capturer ce moment. Notre objectif final est de réaliser un album avec les séries et les histoires que nous aurons récoltées pendant 4 ans.
    M. : Quant à moi, je veux être proche des gens. C’est mon objectif en tant que photographe et j’espère continuer à travailler de cette manière.
    I. : C’est un privilège car beaucoup de photographes voudraient faire ça, mais c’est difficile de quitter un travail et un certain rythme de vie. Il faut beaucoup de volonté pour réaliser ce genre de projet.

    Site internet : postindustrialstories.com
    Crédits photo : Ioana Cârlig et Marin Raica

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