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Julien Lachaussée : De l’encre sur la pellicule

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Un tatouage est un art éphémère dont la durée est celui du corps qui le porte. Il accompagne une existence et raconte une histoire. Pour le figer dans le temps, la photographie semble être le moyen le plus adapté. Rencontre avec Julien Lachaussée, photographe qui regarde les tatoués.



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► ► ► Cet article fait partie du dossier Tatouages, histoires et regards

OAI13 : Pourquoi s’intéresser au monde du tatouage ?

Julien Lachaussée : J’ai commencé la photo en prenant des cours du soir à l’école EFET pendant deux ans. Puis je me suis perfectionné en étant l’assistant du photographe de mode Jan Welters, pendant cinq ans. Avec cette expérience, j’ai développé un regard esthétique et une véritable connaissance technique. À côté de ce boulot, j’ai fait beaucoup de skate et je trainais dans le milieu de musique underground (rock, hip-hop…) où beaucoup de gens autour de moi étaient tatoués. J’ai donc commencé à shooter mes amis puis les rencontres se sont étendues. Je me suis donc intéressé à mon entourage, tout simplement.

Comment définir ta démarche photo?

Mon boulot photo est né d’un combo entre l’ambiance street et l’esthétique fashion. Le monde de la mode est assez dur. Tout est calculé et codé. Mais dans la contre-culture, on retrouve aussi des codes. Chez les bikers, les stripteaseuses, les rappers ou les skaters, chaque mouvement a ses codes ; et le tatouage en est un ! C’est un signe extérieur d’appartenance. Il est l‘indice d’un vécu fort. Il te raconte une histoire. Dans mes photos, je m’intéresse avant tout aux personnes. Le sujet est le premier élément de l’image. Le tattoo vient en second. Et enfin, le cadre complète la composition. C’est un tout. Je préfère travailler dans l’intimité. Jamais en studio mais toujours dans l‘environnement naturel du tatoué : backstage, rue, salon de tatouage… L’important c’est que l’ambiance de la photo colle avec le sujet.



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[pullquote type= »2″] »Je ne suis pas coincé dans une technique. Je m’adapte au sujet. S’il est stylé avec des habits colorés, je trouve ça con de le shooter en noir et blanc »[/pullquote]

Tu ne travailles qu’en argentique. Pourquoi ce choix pour tes portraits ?

Pour moi, l’imperfection de l’argentique reflète l’émotion du sujet. Tu es dans une recherche plus spontanée, il n’y a pas de tricherie. Les gens que je photographie ont du relief et du vécu. L’important est de raconter des histoires. Je photographie au coup de cœur. Couleur, noir et blanc, moyen format, Pola, 24×36 : j’utilise différents appareils.

Je ne suis pas coincé dans une technique. Je m’adapte au sujet. S’il est stylé avec des habits colorés, je trouve ça con de le shooter en noir et blanc. Il faut que la photo reflète la personne. Souvent dans ces milieux underground, les sujets ont de vraies « gueules ». Et c’est vrai qu’avec du noir et blanc, tu te concentres sur leur visage, tu fais ressortir leurs traits, leur personnalité et leurs tattoos.



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Depuis ces dernières années, on assiste à une certaine démocratisation du tatouage. Comment réagit le milieu original à cette évolution ?

La popularisation du tatouage va de pair avec la standardisation des contre-cultures. Le skate est devenue une industrie, pareil pour le rock ou le hip-hop, ça devait donc arriver pour le tatouage. Les codes underground sont repris dans la mode, et le tattoo entre maintenant dans les musées.

Après, je trouve ça bien que les gens s’y intéressent et comprennent mieux cet art. Au départ, n’oublions pas que ça touchait un public assez marginal : prisonniers, marins, légionnaires, bagnards, artistes… Le milieu tattoo s’ouvre de plus en plus. Par exemple, les tatoueurs sont des gens assez accessibles. Ils ont une boutique et ont pignon sur rue. Ils doivent donc être abordables tout en restant authentiques dans leur démarche. Et là-dessus, on se retrouve !



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Le tatouage est un sujet personnel et intime. Comment être photographe dans ce milieu ?

Au départ l’univers du tatouage est lié au monde des voyous. Il fallait être introduit pour être accepté. En tant que photographe, tu arrives pour mettre en valeur les sujets donc déjà, ça t’ouvre certaines portes. Mais maintenant, le tattoo s’adresse aux gens de tous les jours, à monsieur tout le monde. Certains se font tatouer pour se rendre plus beau, pour avoir une identité plus forte, plus esthétique : ils se prêtent hyper facilement au jeu de la photo. Tout le monde peut et veut être tatoué. Je trouve qu’on peut faire un parallèle avec la photo. Aujourd’hui, tout le monde est photographe. Mais si tu veux en faire un métier, tu te rends rapidement compte que c’est dur et qu’il faut faire beaucoup de sacrifices. Il y a une explosion en ce moment, mais je suis sûr que le soufflé va retomber ! Ça va faire un tri. Certains s’y intéressent par opportunité mais seuls les passionnés vont rester. Mais, comme pour la photo, quand tu as une démarche authentique, tu as ta place dans le milieu !



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Tu as encore des projets autour du tatouage ?

Je gagne ma vie avec des commandes : portraits, presse, pochettes d’album… Je commence à reprendre doucement la photo de mode. Après m’être éloigné, j’y reviens avec un regard affirmé et une démarche personnelle. En ce moment, je bosse sur mon prochain livre qui sera consacré aux rockstars.

Ça fait quatre ans que je travaille le sujet. Et ce sont des personnes souvent tatouées donc oui, le tattoo sera présent. Ils sont peu accessibles, très protégés et énormément sollicités. Mais, j’arrive avec une vraie démarche, un projet construit et des pellicules ! Ils sont noyés d’images numériques, donc une séance en argentique avec un nombre limité de prise de vue, ça les détend. Ils aiment bien et ça facilite mon approche. Et en plus, ils savent que tu es là pour les mettre en valeur. Donc ils jouent le jeu. Ça va rendre un résultat sympa.



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Enfin, une question plus personnelle pour terminer : es-tu tatoué ?

Oui bien sûr ! Mais je ne suis un fou avec ça. Je ne suis pas dans une boulimie d’encre. J’en ai cinq. Mon premier date d’il y a dix ans et mon dernier a plus d’un an. C’est un cadeau du tatoueur Tin-Tin, un ami. Pour moi, c’est important de se faire tatouer par quelqu’un avec qui on s’entend bien. Il faut être à l’aise avec son tatoueur. C’est comme un portrait en photo, il faut qu’une relation de confiance s’établisse pour faire quelque chose de bien. Je ne pourrais jamais me faire tatouer par un mec qui a un super univers mais avec lequel je ne m’entends pas. Pour moi, la qualité vaut plus que la quantité !


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Julien Lachaussee -Duff-McKagan


Toutes les photos : ©Julien Lachaussée