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Haley Morris Cafiero réalise depuis plusieurs années une série d’autoportraits dans l’espace public. Rien d’exceptionnel donc, sauf que sur chacune de ses photos, les passants semblent la fixer d’un regard… réprobateur. En surpoids depuis l’enfance, la photographe s’est longtemps battue avec son corps jusqu’à finir par l’accepter et l’aimer. Ce qui ne semble pas faire l’unanimité. Plutôt que de leur renvoyer leur regard réprobateur, Haley préfère ouvrir une discussion avec tout un chacun afin de mieux comprendre la stigmatisation ordinaire de l’obésité. On a interviewé Haley. Avec elle, on est revenu sur son projet, ses enjeux et sa viralité sur Internet.


Interview par Nathalie Hof, toutes les photos, © Haley Morris Cafiero


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► ► ► Cet article fait partie du dossier : Photographier l’obésité

« Mon projet tourne juste autour de la question de l’image que l’on donne et de comment nous nous faisons une idée de l’identité de quelqu’un avec comme unique base, son apparence. » – Haley Morris Cafiero


Haley Morris Cafiero est professeure de photographie aux Beaux-Arts de Memphis, aux Etats-Unis. Quand en 2010, elle se photographie à Times Square, elle ne s’attendait pas, quelques semaines plus tard, à découvrir sur la photo un homme qui la fixait du regard d’un air moqueur. Intriguée, choquée même d’avoir pu capter une telle scène le temps d’une photographie, elle décide de renouveler l’expérience. De ces images naissent les projets « Wait Watchers » et « Self-Improvement » qui sont devenus viraux sur internet.


Dans chacun de ses portraits pris en public, elle s’interroge : pourquoi ces regards si critiques sur l’obésité ? Et si nous étions devenus tellement obnubilés par le fait de conformer notre image à des normes que l’on jugerait d’un oeil réprobateur tout ce qui semble s’en écarter ?


Haley Morris Cafiero a ouvert, avec ses images, un champ de discussion dans lequel OAI13 s’est engouffré.



Comment avez-vous commencé cette série d’auto-portraits dans l’espace public ?

J’ai commencé il y a cinq ans. Je réfléchissais alors à une série d’auto-portraits mettant en scène ma relation entre moi et l’espace, sans forcément prendre en compte celle que je pouvais avoir avec les autres. Je prenais des photos de lieux où j’étais amenée à penser à mon poids : en vacances par exemple et dans d’autres activités sociales diverses.

Un jour, j’ai pris une photo sur laquelle j’étais assise sur les escaliers devant l’enseigne Coca-Cola à Times Square. Quand j’ai découvert la photo quelques semaines plus tard, j’ai vu qu’il y avait un homme derrière moi, que je ne le connaissais pas mais qui pourtant me fixait du regard. Si j’avais pris la photo quelques secondes plus tard, je n’aurais pas vu ce regard. Je n’aurais jamais pensé que je pouvais capturer ça. Je me suis alors demandée ce que je verrais si j’installais mon appareil photo en public et juste attendre de voir ce qui se passe.


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Avant de commencer ce projet, aviez-vous remarqué ces regards sur vous ?

Quand je regarde autour de moi, je vois que les gens se regardent les uns les autres. Ils se jugent mutuellement pour de nombreuses raisons mais on ne sait pas ce qu’ils pensent quand ils vous regardent de manière critique. C’est juste le regard.

Avec ce projet, je me suis rendue compte de la manière dont les gens pouvaient devenir des sortes de juges et comment nous déterminions ce que nous pensions d’eux en ne nous fondant que sur leur apparence : et cela concerne autant le poids que la coupe de cheveux ou les vêtements par exemple. Mon projet tourne juste autour de la question de l’image que l’on donne et de comment nous nous faisons une idée de l’identité de quelqu’un avec comme unique base, son apparence.


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Vous travaillez sur ce projet depuis plusieurs années: après « Wait Watchers, » vous avez continué avec « Self-Improvement » Pourquoi ? Quelle différence entre ces projets ?

Les photos de «Wait Watchers» ont été faites quand je réalisais des activités quotidiennes comme parler au téléphone ou manger des glaces. Après la publication de mes premières photos sur Internet, j’ai commencé à lire les commentaires en fin d’articles. Sur Internet, on peut dire des choses que l’on ne dirait jamais à quelqu’un en face. Et certains disaient des choses du genre : «Ils ne vous regardent pas parce que vous êtes grosse, mais parce que vous êtes laide. Et quand je vous regarde je vous hais. ». De ces remarques, j’en ai vu des milliers et je ne peux pas imaginer les gens dire ce genre de choses à quelqu’un au quotidien. Beaucoup de commentaires voulaient me rendre plus mince, plus sportive, plus à la mode : si vous perdiez du poids vous pourriez faire plus de choses, si vous arrangiez vos cheveux comme ci, comme ça etc. tout irait beaucoup mieux. Toutes ces choses m’ont fait penser à une autre façon de concevoir ce projet. Tout en continuant ma première série, j’en ai donc commencé une seconde où j’ai voulu voir ce qui se passait si je faisais ce que les gens ou la société attendaient de moi: par exemple faire du sport, se maquiller ou essayer des vêtements. Bien que ce soit deux séries très proches, elles provoquent chacune des réactions et interrogations différentes.


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À votre avis, pourquoi les gens et la société en général portent un tel regard sur les personnes obèses ?

Je pense que ce type de regard concerne tout ce qui se trouve en dehors des normes de la société. En ce qui concerne les personnes en surpoids, je pense que la plupart du temps, quand quelqu’un voit quelqu’un d’obèse, il ne comprend pas pourquoi il l’est.

Je n’ai vraiment aucune idée de ce que pensent les gens sur mes photos. Simplement, ils semblent me regarder d’un oeil critique. Je pense que nous sommes tous devenus des personnes vivant dans des sociétés ultra-critique. Facebook, twitter et plein d’autres choses encore sont autant de possibilités d’exprimer quelque chose, et cela change complètement notre vie quotidienne dans la vie réelle et pas simplement en ligne.


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Vous mettez en lumière ces regards que les gens portent sur vous. Et vous, à travers vos séries, quel regard portez-vous sur eux ?

Je ne sais rien d’eux. Mon regard sur eux n’est ni positif, ni négatif car je ne sais pas à quoi ils pensent en me regardant. Ce qui m’intéresse est emprisonné dans mes images. Et que l’on puisse, à partir de ces photos où les regards semblent critiques, commencer une discussion.

Est-ce que la photographie est une meilleure manière de travailler sur ce sujet (le regard des gens) que d’écrire quelque chose ou faire une vidéo par exemple ?

Je fais aussi de la vidéo. Mais l’intérêt de faire une image fixe est que l’on peut la regarder encore et encore. Pour ensuite commencer à réfléchir sur ce que l’on y voit précisément. Dans mon projet ainsi que dans ma méthode de travail, la photo est beaucoup plus efficace que la vidéo. Dans une vidéo, on assiste à la scène dans son intégralité avec un avant, un pendant et un après, alors que le regard que les gens portent sur moi n’est qu’un moment figé dans le temps. Je l’extraie en quelque sorte de l’action par la photo.


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Votre série a fait l’objet de nombreuses publications, elle a été virale sur Internet. Comment expliquez-vous ce succès ?

Vous savez, documenter ce que d’autres personnes … (hésitations, ndlr), en fait je ne sais pas (rires). Je ne sais vraiment pas… Mes photos documentent quelque chose qui se passe réellement et pourtant, il y a tellement de personnes qui disent que je les photoshope ou que ce ne sont que des mises en scène et je n’arrive pas à comprendre pourquoi ils disent cela.

Je pense que ce n’est pas tant le sujet ou les images qui les intéressent, mais la décomposition du sujet dans les images. Et les critiques que je reçois en réponse me laissent parfois vraiment perplexe. Beaucoup de gens qui partagent mon projet ne le soutiennent pas. Par exemple, il y a un blog à Boston qui a fait un article dessus avec comme titre quelque chose du genre : « Une grosse prend des photos de grosses». Ce blog, dans sa vie, a consacré une de ses pages à me critiquer. Pas les photos, mais moi !


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Mais je pense que si ces photos ont eu du succès, ce n’est pas seulement parce que ce genre de projet donne aux gens matière à critiquer. C’est aussi parce qu’elles inspirent et aident des gens qui se sentent marginaux.


Faire un autoportrait dans l’espace public, quand on ne répond pas aux exigences que la société attend de nous (apparence, comportement), est-ce un acte subversif ?

L’idée d’une photographie subversive et activiste m’intéresse beaucoup, mais je ne pense pas que mon projet peut être décrit comme tel car je travaille avec des étrangers dont je ne connais pas les pensées. S’il y a une forme d’activisme dans ce que je fais, je pense qu’elle réside dans ce que les gens font une fois inspirés par mes images. Car je pourrais défendre n’importe qui, je défends n’importe qui. J’ai reçu des lettres de personnes qui ont été touché par mon travail parce qu’ils étaient gays ou sourds. Une fois, une personne qui, suite à un cancer, s’est vue retirer une grosse partie de son visage, m’a dit que mes images l’avaient aidé à traverser des moments difficiles. Aucune de ces choses n’étaient des buts quand j’ai commencé, mais si ce que je fais peut aider quelqu’un, je m’en réjouis.


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Votre projet semble ouvrir un champ de discussion sur le long terme sur le regard que porte les gens sur l’obésité. Comment garder ouvert ce champ de discussion ?

Juste en travaillant plus, en photographiant plus, en allant dans toujours plus d’endroits avec mon appareil photo. Oui, faire plus d’images tout simplement.


Pour aller plus loin, vous pouvez… :

  • … aller faire un tour sur son site,
  • … ou découvrir son kickstarter qui explique son projet de livre. Sortie prévue en septembre 2015 !