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Pour bien penser la photographie, il faut avoir de la considération pour toutes ses formes, même les plus courantes. Celles qui sont si intégrées à notre quotidien qu’elles en deviennent invisibles. Ainsi en est-il de l’habillage photographique, bâches publicitaires et autres décors adhésifs. Invisible peut-être, mais certainement pas insignifiant. Voyons plutôt.


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Coller une photographie sur le mur. Mais pas comme une oeuvre, plutôt comme un décor mural. Jusqu’à ce qu’elle occupe la totalité du mur. Puis progressivement, en coller sur de plus petites surfaces. Sans limite, ainsi que l’indique le slogan d’une société spécialisée en signalétique et communication : Communiquez en petit, en grand, sur tout, partout, pour tout, tout de suite ! Tout un programme… Partout oui, jusque dans les toilettes du TGV, y compris au niveau du minuscule lavabo encastré, si bien qu’il faut s’accroupir pour contempler les rhododendrons. A quoi sert donc la photo dans les toilettes ? Disons qu’elle pallie à l’absence de bombe désodorisante. Bambous, galets, fraîches cascades : tout l’attirail zen pour nous convaincre de la pureté sanitaire. La photo comme atmosphère.


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C’est dans les années soixante dix que le papier peint commence à devenir photographique plutôt que couvert de motifs imprimés. Plus qu’une ornementation, il s’agit alors de considérer la photo comme ouvrant une fenêtre sur un ailleurs. Une fenêtre ? Que dis-je : un balcon, une porte ouverte, une véritable échappée. Avec une prédilection pour la forêt et les coucher de soleil. C’est le dehors qui fait irruption à l’intérieur, la nature qui envahit (faussement) l’espace privé. Survivance exténuée de l’esprit baba-cool et du retour à l’état naturel. Les photographes sauront tirer profit de ces situations visuelles cocasses. D’autant plus que les papiers se décolorent et se décollent progressivement : l’illusion ne dure jamais très longtemps.


© Stephen Shore
© Stephen Shore



Le voyage imaginaire. Etre transporté ailleurs. En salle d’attente de la gare de Nîmes, une photo murale géante du viaduc de Chamborigaud (un haut lieu ferroviaire du Gard) , ou les Arènes de la ville invitent les voyageurs à une patiente rêverie. Comme une survivance de ces photos en noir et blanc qui ornaient les vieux compartiments. La photo comme moyen d’évasion.


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Mais surtout, la photo comme moyen de communication. Une propagande touristique idéalisée qui s’affiche à quelques mètres des lieux parfois. Et si la photo du lieu n’est pas assez convaincante, il suffit d’y adjoindre le bonheur d’un couple d’amoureux qui a su faire fructifier son compte en banque dans ce jardin d’Eden. La photo comme fiction.


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Mais pourquoi donc recouvrir les objets du monde avec des photographies ? Pour les faire disparaître, bien sûr ! Pour dissimuler un chantier ou faire oublier la fonctionnalité d’un ascenseur ou d’un guichet de retrait. Bref pour continuer à rêver et pour échapper aux contingences d’un monde pas toujours facile à regarder en face. Car, quand viennent les premiers froids, n’y aurait-il pas, au niveau de l’habillage, d’autres urgences que les murs ? Plus que jamais, cette photo-là parle de notre rapport au monde. La photo comme distraction.


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Et le dernier habillage sera peut-être lui aussi tout en images puisque la société abCrémation propose toute une gamme de cercueils personnalisés (en carton, c’est plus écologique) qui accompagne le défunt vers des contrées touristiques et fleuries.


AbCremation
AbCremation



Et donc, à la fin, la photo comme ultime consolation. Comme pour nous donner raison d’en avoir fait notre passion. A l’année prochaine !


Les images non créditées ont été prises par l’auteur de l’article

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Bruno Dubreuil enseigne la photographie au centre Verdier (Paris Xe) depuis 2000. Il se pose beaucoup de questions sur la photographie et y répond dans OAI13.